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06/02/2010 12:03
De la Goulette à La Marsa-La culture ne perd pas le nord  0 commentaire

De la Goulette à La Marsa

La culture ne perd pas le nord

 

Les cités se ressemblent, mais les banlieues dissemblent. Positivement s’entend. Ceux qui habitent en banlieue vous le diront. De tous les lieux, il n’y a guère mieux que la banlieue.

Culturellement, cela revêt des significations particulières. La banlieue nord de Tunis en est témoin. La culture, parent pauvre de nos horizons immédiats quotidiens, n’y est guère en reste.

D’abord le décor, planté par la providence, au gré de la succession des civilisations il est vrai. Et puis il y a civilisation et civilisation. Celles de l’antiquité dégagent un bouquet particulier, un maintien majestueux, même réduit à des ruines, des temples semi-détruits et des portions d’arcs suspendus au néant. Carthage, ou ce qu’il en reste. Carthage punique, Carthage romaine, l’éternelle Carthage y est adossée tout au long du littoral, à fleur de collines.

Et La Goulette pardi, avec son imposante forteresse, la Carraca, reprise par les Turcs aux Espagnols en 1574. On croirait y écouter l’assourdissant vacarme de l’héroïque bataille et entrevoir Cervantès servant sous les ordres du marquis de Santa-Cruz à la tête du fameux Tercio de Figueroa qui faisait trembler la terre sous ses mousquets. Plus haut, le magnifique promontoire de Sidi Bou Said, l’ancien Jebel el Manar, se dresse imposant, baigné de grandeur et de luminescence, dans un halo mystique. Et puis La Marsa, havre de douceur rivé à la Grande bleue, avec sa noria légendaire et ses terrasses discrètes fleurant bon le jasmin.

Et au-delà du décor, il y a les hommes. C'est-à-dire les dynamiques de groupe. Culturellement parlant, la banlieue nord n’a pas à se plaindre. Les espaces en tous genres s’y trouvent en proportion raisonnable. Si ce n’est pas l’idéal –un théâtre de poche, une bibliothèque-médiathèque et un cinéma par quartier- cela tranche net avec l’indigence en cours ailleurs.

Il y a bien évidemment les galeries d’arts plastiques. La plupart d’entre elles, dans le Grand Tunis, se trouvent en banlieue nord. Nombre d’entre elles, situées jadis dans l’hyper-centre, ont d’ailleurs migré vers la banlieue. Cela fait bien certains bonheurs, même si ça ne manque pas de frustrer ailleurs.

Il y a aussi les musées, ceux de Carthage et des antiquités paléochrétiennes notamment en prime. Ils drainent davantage de touristes que les gens des lieux, il est vrai. Mais c’est valable aussi pour le tourisme intérieur et scolaire. Ce dernier a les faveurs du Musée Océanographique de Salammbô dit "Dar El Hout".

Les musées, c’est également le Centre des Musiques Arabes et Méditerranéennes situé au Palais Ennejma Ezzahra, ex-maison du Baron Rodolphe d'Erlanger à Sidi Bou Saïd. Un centre merveilleux, de haute facture architecturale, mais aussi en regard de sa vocation unique en son genre dans tout le bassin méditerranéen.

D’autres espaces non moins illustres ont agréablement balisé leur territoire dans les environs. Tel l’Acropolium de Carthage, l’ex-cathédrale Saint-Louis, désacralisée puis convertie en centre culturel et touristique. Il est à l’origine d’une manifestation désormais fort prisée, l’Octobre musical, un festival international de musique classique. Tel aussi l’espace Mad’Art avec sa salle de spectacles de 234 sièges, son foyer aménagé en café-théâtre et sa grande salle polyvalente. Tel également l’espace Abdelliyya, magnifique enceinte classique officiant surtout l’été et au cours du mois de ramadan.

Il va de soi que les différents espaces travaillent en day time pour ainsi dire, toute l’année durant. L’été, le glorieux Festival international de Carthage reprend ses droits, en prime time, dans l’enceinte de l’Amphithéâtre romain et, par moments, quelques espaces aux alentours.

La banlieue nord, ce sont aussi les librairies qui ont pignon sur rue. Nombre d’illustres libraires de la place y tiennent boutique. Cela va de "Mille feuilles" à "Culturel" en passant par "Al Kiteb", "Claire Fontaine", "Art-Libris", "Annexe", "Fahrenheit" et bien d’autres.

Bref, ici, la culture n’a pas de destin mendiant. D’ailleurs, l’exemple de la banlieue nord gagnerait à être médité, mûrement réfléchi. Il démontre, si besoin est, que l’investissement dans la culture n’est pas vain. Solliciter la tête, plutôt que les seules jambes, voire les ventres, est également lucratif. Les goûts, le bon goût, ont aussi des commanditaires. En second lieu, lorsque l’occasion lui en est offerte, le Tunisien ne tourne pas forcément le dos à l’esthétique, à la culture et aux arts.

On ne le répétera jamais assez : la culture, c’est ce qui reste lorsqu’on a tout oublié. Oyez bonnes gens !

Soufiane Ben Farhat





06/02/2010 12:02
L’Acropolium de Carthage-Un écrin à la mesure de la perle  0 commentaire

L’Acropolium de Carthage

 

Un écrin à la mesure de la perle

 

Qui ne connaît l’Acropolium de Carthage ? Aujourd’hui, c’est une place-forte culturelle et touristique. Mais il n’en fut pas toujours ainsi.

De loin, la cathédrale Saint-Louis se dresse sur le promontoire où est mort Louis IX (Saint-Louis pour les chrétiens) le 25 août 1270 pendant la huitième Croisade. La cathédrale fut édifiée en 1884 sur initiative du cardinal Lavigerie. L’emplacement n’a guère été choisi au hasard. Le monument plutôt hirsute avec son balourd mélange de style byzantin mauresque se dresse au sommet de la colline de Byrsa. L’édifice est si haut qu’il semble accroché à la voûte céleste. Ici, les arbres, les pierres, l’air sont discrètement diserts. Les environs bruissent en sourdine d’un murmure nostalgique. On croirait entendre le chuchotement suave qui ouvre Salammbô de Flaubert : "C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar". A bien y regarder, il s’agit bien d’un haut lieu de la Carthage punique, là même où la légendaire Ellissa (Didon) a fondé Kart-Hadasht, Carthage, littéralement la ville nouvelle. C’est là aussi que se dressait le Capitole romain.

A l’époque de la fondation de la cathédrale, le christianisme conquérant en terre d’Islam ratissait large. Aujourd’hui encore, au-dessus des galeries de l’édifice, une inscription latine reproduit la bulle du pape Léon IX consacrant la primauté épiscopale de Carthage : "Il est hors de doute qu’après le Pontife romain, le Premier Archevêque et le grand Métropolitain de toute l’Afrique est l’Evêque de Carthage".

C’est une longue histoire. Une autre histoire. Il y a de tout. Tel le monument en onyx supportant le reliquaire de Louis IX, les autels dédiés à Saint-Augustin et à la Sainte Vierge, la mosaïque de Saint-Cyprien. La chapelle Saint-Louis se dresse au chevet de la cathédrale. On y trouve un étrange autel de marbre blanc sur fond bleu parsemé de fleurs de lys. C’est la réplique d’un temple de l’Inde musulmane. L’exotisme colonial de la fin du XIXe siècle se ressourçait loin.

En 1964, suite à un accord avec le Vatican, la cathédrale Saint-Louis fut désacralisée et cédée à l’Etat tunisien. Commença alors une autre histoire du monument. Avec ses silences, ses blancs et, au bout du compte, la régénération. La salvatrice régénération.

 

Sauvetage

Aujourd’hui, c’est l’Acropolium (implicitement s’entend au lieu-dit Acropole de Byrsa). Le lieu a été longtemps laissé en instance, une autre manière de dire à l’abandon. On se souvient que la troupe du Nouveau Théâtre y a donné, en 1987, des représentations de sa pièce Arab. On en tira un film également tourné sur les lieux. Hormis cela, le néant ou presque…

Et puis voilà, il y a toujours un bout de tunnel, une limite au désert. En 1992, c’est le début de la régénération. Une convention de concession est signée entre le ministère de la Culture et une entreprise privée de tourisme culturel.

Depuis, l’Acropolium a fait son bonhomme de chemin. Ses activités culturelles sont multiples. Elles sont couronnées chaque année par l’Octobre musical de Carthage, un festival international de musique classique devenu incontournable. On y accourt de tous bords dans les vaporeuses et bien agréable nuits de l’intersaison automnale séparant l’hyper-dynamisme de l’été de la torpeur de l’hiver. L’Acropolium accueille également des concerts et des séminaires, en plus des expositions d’arts plastiques, des show rooms et des activités événementielles et de l’exposition permanente.

Mustapha El Okbi est aux commandes de cet espace culturel unique en son genre. S’étendant sur 1800 m2 l’Acropolium emploie en permanence une dizaine de personnes. Mustapha El Okbi préfère parler d’une "opération de sauvetage combinée à l’ambition de réaménager ce site à plus d’un titre fondateur de notre Tunisie. La cathédrale était vouée à disparaître du fait d’avoir été fermée pendant 40 ans. J’y venais au gré de mes promenades fréquentes dans ce lieu chargé d’histoire. Le monument que je voyais en perdition me semblait mériter d’être remis en valeur et restauré pour devenir un bien public où les gens puissent trouver un refuge culturel qui s’ajoute au musée et au site de Carthage ".

Ses démarches sont initiées au début des années 1980. C’est à partir de 1988 que les autorités compétentes ont commencé à avoir une oreille plus attentive à son projet : "En 1990, et sur initiative du chef de l’Etat, a été créé le projet d’aménagement culturel et touristique de la région de Carthage et Sidi Bou Saïd. Ainsi a commencé ce projet culturel et artistique dans l’enceinte du monument historique le plus récent de l’histoire de notre pays" ajoute-t-il.

On imagine l’ampleur des travaux de consolidation, de restauration et de mise en valeur du monument. Six institutions privées s’y sont mises sous la forme d’une société anonyme. L’espace a donc été réhabilité dans une nouvelle configuration appropriée aux activités culturelles et artistiques.

 

Décentrements

Le fleuron de ces activités demeure bien évidemment l’Octobre musical. Un festival créé presque par hasard, à la faveur d’une heureuse contingence. Une fois la restauration du monument achevée, une artiste, pianiste originaire de Tunisie installée en Europe, a sollicité l’organisation d’un concert. Mustapha El Okby lui propose d’élargir l’initiative à une série de représentations. Ils convinrent d’organiser dans un premier temps cinq concerts en octobre 1994. La participation, la qualité des artistes et le public présent s’imposèrent d’emblée. Le label fit son irruption par la grande porte. C’est ainsi que commença l’Octobre musical.

Le public justement. Aux yeux de certains, il est par trop sélect, raffiné, bourgeois ou aristocrate. Beaucoup de gens en ont fait le reproche à Mustapha El Okbi en disant que l’octobre musical est une manifestation élitiste et par trop banlieusarde. Dans un premier temps, il n’y voit guère d’inconvénient. Puis, petit à petit, le public s’est diversifié, s’est ouvert aux jeunes et aux étudiants de tous les instituts supérieurs en banlieue nord moyennant des conventions particulières avec leurs établissements.

Second reproche, l’Octobre musical est littéralement confiné à la banlieue nord. Il gagnerait à se décentrer. El Okbi s’en défend : "Nous avons tenté des opérations particulières et faire en sorte que les artistes qui se sont produits à l’octobre musical aillent à Sousse, à Sfax ou ailleurs. Nous en avons réussi quelques unes mais c’est toujours lié à des considérations d’espace notamment. Il faut que cela se poursuive à travers les supports appropriés".

En tout état de cause, l’Octobre musical a fini par créer des convivialités, des solidarités, une véritable chapelle de fans et d’inconditionnels supporters. Et ils ne sont pas que des banlieusards. Parce que l’art et la culture ne sont pas des instances façonnées sur des découpages administratifs ou territoriaux.

Bref, l’écrin est à la mesure de la perle. A la limite du rêve aventureux et hypothétique au début, l’Acropolium a fini par s’ériger en place culturelle solide. Et c’est tant mieux.

Soufiane Ben Farhat





05/02/2010 10:40
Elémentaire mon cher Watson  0 commentaire

Elémentaire mon cher Watson

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Œil pour œil et le monde entier est aveugle, disait Gandhi. Il n’y a guère d’équité dans le registre de l’horreur. Il y a toujours une ignominie au bout des vengeances, si justifiées aux yeux de leur auteur fussent-elles.

Lors de sa visite de trois jours en Israël, Silvio Berlusconi, président du Conseil italien, a tenu un discours ambivalent. En politique, cela engendre de bien douteuses équivoques. Ses propos devant le chef du gouvernement israélien ont été aux antipodes de ceux tenus devant le président de l’Autorité palestinienne. On a beau retourner les deux discours dans tous les sens, rien n’y fait. Toujours la même problématique qualification.

"Quand la guerre prend la place de la paix, quand la violence prend la place de la raison, l'humanité disparaît. Les relations entre les hommes qui devraient toujours rester intactes disparaissent", a-t-il affirmé dans sa conférence de presse avec Mahmoud Abbas. Donc, comme il est bon de pleurer pour les victimes de la Shoah, il est bon de montrer de la douleur pour ce qui s'est passé à Gaza", a-t-il ajouté.

Devant la Knesset à Al Qods Berlusconi tient des propos pratiquement opposés aux premiers. A l’en croire, la guerre menée par Israël contre les populations civiles de la bande de Gaza l'an dernier était de la "légitime défense justifiée". Même le rapport onusien dit rapport Goldstone, qui accuse l’armée israélienne de crimes de guerre au cours de cette offensive, est pris à partie. D’après Silvio Berlusconi, ledit rapport "incrimine Israël pour sa réponse légitime" aux tirs de roquettes des militants palestiniens.

Voilà, tout est dit, ou presque. En tout cas, la chose et son contraire. On s’ingénie à dénicher dans les propos un fil conducteur, quelque lien de cause à effet. En vain. En tout état de cause, cette double posture frise l’invraisemblable. Tel le renvoi dos à dos des tirs de roquette artisanale palestiniens, qui ont blessé moins de cinq Israéliens, et les lourds bombardements israéliens soldés par plus de 1.400 tués Palestiniens et des milliers de blessés,

Les manœuvres politiques ont des raisons que la raison ignore, s’empresse-ton de conclure. Or, pour reprendre une lettre de Flaubert, "la bêtise consiste à vouloir conclure. Nous sommes un fil et nous voulons savoir la trame"…

Tout compte fait, les propos de Berlusconi ne sont pas si incohérents qu’ils ne le semblent au premier abord. La règle d’or chère aux dirigeants occidentaux (USA et Europe de l’Ouest en prime) consiste à blanchir Israël en dernière instance et dans les tous les cas de figure. Quitte à endosser préalablement, en guise de diversion, quelques critiques vis-à-vis d’Israël.

On comprend dès lors le désarroi des Palestiniens. Eux pour qui l’Europe est l’interlocuteur privilégié, voire le répondant attitré, face l’indissoluble couple tragique Israël-USA.

On se demande après coup à quoi sert la norme internationale, la légalité non moins internationale et les principes de droit et d’équité. Seraient-ils d’aventure de simples paravents de fortune, voire l’arbre qui cache la forêt ? Seraient-ils à ce point altérés et corrompus ?

Et qu’on ne s’étonne surtout pas, après coup, du peu de cas que font les jeunes de cette même légalité internationale. Loin de faire montre d’extravagance, ils subissent le plus naturellement du monde l’air du temps. Attention les enfants regardent…

Les adultes, ceux qui sont aux commandes surtout, gagneraient à mûrir cette évidence. Elémentaire mon cher Watson.

S.B.F





04/02/2010 23:11
Blair assume l’invasion de l’Irak-Pourquoi tant de chutes ?  0 commentaire

Blair assume l’invasion de l’Irak

Malgré ses non-regrets, pourquoi tant de chutes ?

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Le très sérieux journal britannique The Independent s’interroge : "Devant la commission Chilcot, le 29 janvier, Tony Blair n'a exprimé aucun regret quant à sa décision d'entrer en guerre en Irak. A-t-il été victime d'une croyance typique de la pensée des Lumières, qui voudrait que la nature humaine et le monde puissent être refaçonnés à l'image de l'Occident ? Tony Blair se distingue par une capacité presque shakespearienne à saisir tout un monde sur une toute petite scène. Entendu par la commission d'enquête sur l'invasion de l'Irak, il nous a invités à interpréter ses actes en les replaçant dans un contexte plus large – à cesser d'utiliser une loupe pour lire ce qui est écrit en minuscule et à juger de sa bonne foi à l'aune de ses ambitions pour la planète. Mais quand bien même accepterions-nous cette invitation, cela ne ferait pas pour autant de lui un Henri V conquérant. On serait plutôt dans la Tragédie de Tony Blair, volet d'une série commencée par la Tragédie de l'Occident au Moyen-Orient et qui pourrait bien se conclure par la Tragédie de l'Humanité".

Blair ne regrette pas l’invasion de l’Irak. L’histoire si. Et, précisément, l’histoire de l’humanité instruit qu’il est bien plus facile de déclencher une guerre que de l’arrêter. C’est là que les véritables ennuis commencent. Partout ou presque, l’enlisement signifie la déroute fatale du conquérant. De sorte que, bien souvent, la chronique des guerres se clôt par le douloureux chapitre du tête-à-queue historique : tel est pris qui croyait prendre.

Ce ne sont les peuples vaincus –ou supposés être tels- qui perdent en fin de compte. En tout cas, ils ne sont guère les seuls logés à l’enseigne de la faillite. Bruce Anderson est catégorique : "Le danger croît, et l'assurance des Occidentaux diminue. Saddam n'avait certainement pas d'armes de destruction massive, mais combien de temps faudra-t-il pour que des terroristes s'en dotent ? Alors même que nous avons besoin d'un pouvoir solide, Tony Blair est venu saper la confiance de l'opinion. Espérons qu'il n'aura pas à se défendre devant la commission de l'ange Gabriel, d'une admirable diversité (citons Bismarck, Saladin, Talleyrand, Lady Thatcher, entre autres membres), chargée de se pencher sur les erreurs qui ont conduit à la Troisième Guerre mondiale".

Il est toujours aisé d’ouvrir la boîte de Pandore. Ce qu’il en ressortira n’est pas toujours de l’ordre de l’imaginable, encore moins du souhaitable. L’exemple somalien en est témoin. En 1992, l’Amérique était si sûre d’elle en y lançant l’opération Restore Hope. Elle a tenu à accompagner le débarquement de ses marines d’une meute de journalistes caméras au poing. Leur rôle consistait à glorifier la première intervention menée au nom du "droit" d'ingérence humanitaire. On connaît la suite : la bataille de Mogadiscio d’octobre 1993 se solde par le lynchage de soldats US, en direct devant les mêmes caméras glorificatrices. Plus d’un millier de Somaliens sont tués, le peu qu’il restait du pouvoir central sombre définitivement, fond comme neige au soleil. Dix-sept ans plus tard, l’anarchie armée règne en Somalie, des bandes armées se disputent les lambeaux de portions du territoire, la nébuleuse Al Qaïda y établit ses quartiers à perpétuelle demeure, des pirates s’en mêlent…

Comme Blair en Irak, les Américains étaient loin de regretter le débarquement de leurs troupes en Somalie. Ici et là, la paix et la sécurité mondiales en pâtissent. Lourdement.

Blair ne regrette pas. Mais il n’en finit pas de ruminer péniblement ce qu’un de ses compatriotes a constaté un jour : toute carrière politique finit mal. Et blair a bien dû écourter son mandat et s’éclipser. Déboires irakiens obligent. Même nommé envoyé spécial du Quartette pour la paix au Proche-Orient (Etats-Unis, Russie, Onu et Union européenne), Tony Blair a trouvé le moyen de briller par ses absences et mutismes. Autrement ses rares et timides apparitions ont été on ne peut plus contreproductives. Proposé l’an passé à la tête de la présidence de l’UE, Blair a été forcé d’abandonner la course en novembre dernier. Ses pourfendeurs européens ont agité son passé irakien à sa face, comme on agite les pièces à conviction d’un crime patenté. Il a dû rendre le tablier.

En vérité, à bien y voir, Blair simule de ne pas regretter son entrée en guerre en Irak. Et s’il était content, pourquoi alors tant de chutes ?

S.B.F


30/01/2010 12:16
Menaces au Sud-Liban  0 commentaire

Menaces au Sud-Liban

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Les informations concordent. Tel un macabre faisceau d’indices, tout porte à croire qu’il y aura une nouvelle guerre israélienne au Liban. Assez pour inquiéter les observateurs avertis. Israël n’a toujours pas digéré l’humiliation de sa défaite lors de la guerre contre le Liban de l’été 2006. Il est nourri par un aveuglant désir de vengeance. En même temps, Israël semble plus libre que jamais de toute pression internationale, l’américaine en prime. Dans le sourd bras de fer qui l’a opposé toute une année durant à l’administration Obama sur la reprise des négociations de paix moyennant l’arrêt net de la colonisation juive, Israël est sorti vainqueur. Obama et son establishment se sont jusqu’ici contentés de formuler des regrets. Du bout des lèvres et donnant l’impression de ne plus trop y croire.

Les va-t-en guerre, qui prennent la société israélienne en otage depuis plus de soixante ans, jubilent. Ils fomentent de bien sombres desseins à l’ombre de leurs hermétiques états-majors. Comme toujours, ils ont l’obsession du Liban. Ce Liban considéré jadis à tort par les dirigeants israéliens comme le ventre mou du monde arabe. Il s’est avéré en fait le plus coriace et douloureux à l’endroit d’Israël, militairement, culturellement et politiquement s’entend.

Aux dernières nouvelles, les dirigeants israéliens ont adressé aux dirigeants libanais des menaces non déguisées. Robert Fisk en a fait état pas plus tard qu’avant-hier dans the Independent : "Ehoud Barak, le ministre de la Défense israélien, déclare que le gouvernement libanais sera à l’avenir tenu responsable de toute guerre, et les Libanais ont reçu les avertissements habituels d’Israël : les infrastructures libanaises seront attaquées, les ponts et les autoroutes détruits, les villages rasés…Nous voyons le Hezbollah gagner du terrain à l’intérieur du Liban et étendre son influence politique et autre, explique Ehoud Barak. Nous souhaitons une fois de plus faire clairement savoir aux autorités libanaises que nous voyons tout et que nous tiendrons les parties qui accroissent la tension pour responsables".

Le Hezbollah rétorque de son côté que si guerre il y a ses forces "changeront la face du Moyen-Orient". Les observateurs n’excluent pas que lors d’un prochain affrontement d’envergure, les commandos du Hezbollah pourraient bien agir en profondeur du territoire israélien. Ceci sans parler des redoutables missiles transfrontaliers, véritable terreur des Israéliens, ou des missiles antiaériens qui pourraient intervenir décisivement.

Pour l’heure, sur le front diplomatique, Israël perd des points capitaux. Même ses alliés les plus inconditionnels en ont désormais marre de son arrogance. Les séquelles de la cruelle guerre contre Gaza de l’hiver 2009 n’en finissent pas de ravager les esprits, un peu partout dans le monde. Sur le plan de l’image, Israël est plutôt ko ou presque.

Ses irréductibles adversaires engrangent en revanche les atouts. La Syrie est courtisée par les pays occidentaux, USA en tête, et l’Iran louvoie adroitement dans le bras de fer qui l’oppose aux Occidentaux sur son programme nucléaire. En même temps, les islamistes du Hamas tiennent toujours le haut du pavé dans la bande de Gaza, malgré la guerre, l’encerclement et le blocus israéliens.

En vérité, l’arrogance solipsiste israélienne actuelle est un signe d’extrême faiblesse. Malgré l’apparat altier, Israël se sent faible. Rien ne vaut une guerre pour raviver de vieilles compassions érodées, émoussées au gré de la politique israélienne meurtrière et impériale.

Jusqu’ici, les dirigeants israéliens ont administré la preuve par l’absurde, par les larmes et le sang, que leur seul agenda est belliciste. Ils se sont toujours considérés en danger de paix. Au détriment de tous les peuples de la région.

Leur énième recours à la politique de la canonnière est toujours de mise.

S.B.F


27/01/2010 21:07
Gérard Haddad-Le pourfendeur des folies millénaristes  0 commentaire

Gérard Haddad est dans nos murs

 

Le pourfendeur des folies millénaristes

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Les hommes sont obsédés par les divisions, subdivisions et clivages. Pourtant, leurs conflits de prétentions à la vérité ne cessent de les amoindrir. Ainsi en est-il du croyant confiné à l’intérieur d’un seul système de référence et, bien souvent, d’une seule mémoire collective. Cela l’amène à frayer, un jour ou l’autre, avec les petites totalités qui s’excluent mutuellement.  

A l’échelle des individus, passe encore. A l’échelle des nations, des Etats et des religions, cela débouche sur de terribles conflits. Guerres de religions, croisades, persécutions, ponctuent les prétentions des hommes -de quelques hommes au bout du compte, une poignée d’hommes- à détenir la vérité unique, irréfragable, sublime.

Gérard Haddad, ingénieur agronome, psychiatre et psychanalyste français, en parle dans nombre de ses écrits. L’un de ses livres s’intitule précisément Les Folies millénaristes. Et il sait de quoi cela retourne. Né en 1940 à Tunis, Gérard Haddad rencontre Jacques Lacan en 1969. Une rencontre psychanalytique au sommet pour ainsi dire. L’expérience sera capitale dans sa destinée. Gérard –osons l’appeler ainsi, s’agissant d’un enfant du bled- entame avec Lacan une psychanalyse. On imagine le topo. Une psychanalyse avec Lacan, on n’en ressort jamais indemne, entier ou du moins tel quel, inchangé. Cela dure douze ans. Assez pour ébranler Gérard Haddad. Le marxiste pur et dur de l’époque, forcément athée de surcroît, renoue avec un fort sentiment religieux. Il retrouve dès lors le judaïsme, sa religion originelle, dans une appréhension bien particulière, en lecture croisée avec la psychanalyse. On soupçonne l’ampleur intime de la prodigieuse aventure intellectuelle et affective.

Et en bon tunisien de naissance qui se respecte, Gérard Haddad ne s’en tient pas là. Sa quête spirituelle l’emmène du côté du grand Maimonide, à travers sa rencontre avec Yeshayahou Leibowitz.

 

Ténébreuse séduction et vertige suicidaire

Né à Rīga en 1903  et mort en 1994, Leibowitz est un chimiste, philosophe et écrivain israélien. Ses prises de position antisionistes, antimilitaristes et anticolonialistes ont longtemps défrayé la chronique en Israël. Lors de l'invasion du Liban en 1982, il a publiquement stigmatisé les actions de soldats israéliens qui attestaient, à ses yeux, de l'existence d'une "mentalité judéo-nazie". Leibowitz refusait également l'occupation de territoires arabes par Israël. Il estimait que "l'occupation détruit la moralité du conquérant". Il soutenait les objecteurs de conscience refusant de servir dans les territoires occupés palestiniens. Ses prises de position étaient telles que sa nomination au prix Israël en 1992, deux ans avant sa mort, fut perçue comme un scandale. Même les colombes israéliennes furent de la partie. Le chef du gouvernement israélien Yitzhak Rabin déclara refuser de participer à la cérémonie de remise du prix. Le même Rabin sera tué par un extrémiste militariste juif trois ans plus tard.

Gérard Haddad résume son parcours intellectuel et spirituel dans la préface (datant de 2001) des Folies millénaristes : "L’histoire des hommes, écrivait Edward Gibbon, n’est rien d’autre que celle de leurs folies et de leurs crimes. Parmi ces folies il en est certaines toutes particulières auxquelles la modernité a donné une ampleur démesurée, les folies millénaristes : utopie d’un monde idéal, Âge d’Or à restaurer, fin de l’Histoire, messianismes en tout genre. A ceci près que ces séduisantes perspectives nous sont proposées sous une condition qui l’est moins mais qui leur confère leur ténébreuse séduction : on n’atteint cet horizon qu’en traversant des flots de sang et de souffrances. Ces folies-là sont à l’origine de tous les grands systèmes totalitaires du XXe siècle…La rencontre de l’œuvre de Maimonide portée par la voix de Leibowitz m’a permis de me dégager de ce vertige suicidaire que l’on appelle l’espérance messianique, corps étranger idolâtrique greffé sur le monothéisme mosaïque, et d’en faire le deuil définitif. Ce livre est né de ce renoncement" (pp 11 et 16).

Aller à la rencontre de Maimonide est un heureux privilège qui n’est guère donné à tout le monde. Il s’agit en fait d’Abou Imran Moussa Ibn Maimoun Ibn Abdallah al-Kourtoubi al-Israili (1135-1204), plus communément connu sous le nom de Maimonide. Contemporain d’Ibn Rochd, cordouan comme lui, il était l’un des grands penseurs arabes juifs à avoir subi l'influence d'al-Ghazali. Cette influence est manifeste dans son ouvrage Dalalat al Ha'irin (Guide des égarés), rédigé en arabe, l'une des œuvres les plus importantes de la théologie juive médiévale. Ce livre semble comme le pendant d’Al-Munqid min adhalâl (Erreur et délivrance) d’Abou Hamid al-Ghazali. L’œuvre fut traduite en hébreu par Samuel Ibn Tibbon (Assamaoual Ibn Tiboune), disciple de Maimonide.

 

Deux Cordouans, un grand exemple

Maimonide a pensé en grec, prié en hébreu et écrit en arabe. Il était forcément universaliste, ouvert, tolérant, anti-sectaire. Il recommandait de lire Aristote avec les commentaires d'Ibn Rochd (Averroès). Né à Cordoue, il s’est réfugié à Fez au Maroc. De là, il s’est rendu en Terre Sainte, ensanglantée par la deuxième Croisade. Il s’est installé dans la vieille ville du Caire. Il devint pour les juifs d’Egypte un maître incontesté. Nourri des études rabbiniques et de la philosophie grecque et arabe, il était également formé à la médecine. Salahouddine al-Ayyoubi (Saladin) l’a nommé médecin de la Cour puis "naguid", rabbin, juge et chef de la communauté juive d’Egypte. Richard Cœur de Lion tentera de le séduire, en vain. Un grand prince conquérant Croisé ne tente pas un arabe juif de la trempe de Maimonide. Il était comblé d’honneurs en Egypte. C’est là qu’il écrira jusqu’à la fin de sa vie avant d’être enterré à Tibériade, conformément à son vœu. Aujourd’hui encore, on peut lire sur sa tombe un graffiti qui veut tout dire : "De Moïse à Moïse, il n’y eut pas d’égal à Moïse" (Mi Moshe ad Moshe lo kam ké Moshe).

Gérard Haddad en parle dans son ouvrage les Folies millénaristes : "Un seul penseur, mais de taille, osa se dresser contre ces folles conceptions. Le judaïsme lui doit sans doute sa survie par la fonction de garde-fou théologique qu’il joua. Ce fut Maimonide, qui dans un texte, Epître aux Juifs du Yémen, éclaira définitivement la question. L’apparition au Yémen d’un personnage se proclamant le Messie lui fournit l’occasion d’une mise au point. Avec fougue et passion il rappelle la signification première et la seule du messianisme : la liberté retrouvée de la nation juive et nullement l’abolition de la Loi. Le messianisme ne saurait impliquer à aucun titre une transformation des lois sociales…Par conséquent, toute personne se déclarant Messie en soutenant des conceptions autres que celle-ci est justiciable aux yeux de Maimonide…de l’hôpital psychiatrique. Une telle position, cohérente avec l’ensemble de la pensée du Maître de Cordoue, provoqua l’hostilité violente de larges cercles rabbiniques. Certains dénoncèrent même l’œuvre de Maimonide à l’Inquisition. En 1233, à Montpellier, les dominicains dressèrent le premier bûcher des livres de Maimonide, puis, dans la foulée, des milliers de manuscrits du Talmud furent brûlés à partir de 1242, véritable désastre culturel dont, hélas ! une main juive alluma la première torche" (pp 73-74).

Fait révélateur, Maimonide et Ibn Rochd naquirent tous deux dans cette merveilleuse Cordoue musulmane, le premier en 1135, le second en 1126. Tous deux subirent des persécutions religieuses de leurs coreligionnaires et furent réduits à l’exil, leurs ouvrages consumés par d’innombrables autodafés. Tous deux, tout en aimant chacun sa religion respective, exprimèrent leur admiration et tolérance pour l’autre monothéisme. Un exemple à méditer en ces temps périlleux de guerres, d’exclusions et d’anathèmes.

L’Institut français de coopération a pris la louable initiative d’organiser une rencontre-conférence avec Gérard Haddad ce vendredi 29 janvier à 18.30 à la médiathèque Charles-de-Gaulle de Tunis. Il faut absolument y être.

S.B.F


27/01/2010 21:05
Obama et Mitchell-Spleens moyen-orientaux  0 commentaire

Obama et Mitchell

Spleens moyen-orientaux

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

George Mitchell, représentant spécial du président Barack Obama au Proche-Orient, semble déprimé et en passe de rendre le tablier.

La semaine dernière, il a effectué sa douzième mission au Proche-Orient depuis qu’il a été nommé par le Président américain il y a un an. En vain. Il fait du surplace, confiné à l’éternelle case départ. Il revient chaque fois une main vide et l’autre démunie. Bien pis, le chef de la Maison-Blanche a enfoncé le clou la semaine dernière dans une sorte de mea culpa. Il a reconnu dans une interview au magazine Time qu’il avait trop présumé de son volontarisme sur le dossier du processus de paix au Proche-Orient. Mitchell lui-même a surenchéri en admettant "les complexités et difficultés" de la quête de la paix entre Israéliens et Palestiniens.

Pourtant, l’ex-sénateur démocrate américain, semblait bien parti. Artisan des accords de paix dits du Vendredi Saint en Irlande du Nord, en 1998, il est auréolé d’un prestige d’un faiseur de paix. Seulement voilà, l’intransigeance israélienne et la réaction palestinienne subséquente en veulent autrement. Les deux parties campent sur leurs positions traditionnelles. Le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas refuse de reprendre les négociations tant qu’Israël ne gèlera pas totalement ses activités de colonisation à Al Qods-Est et en Cisjordanie occupée conformément aux accords de paix d’Oslo de 1993.

Il y a un an, le président américain Barack Obama soutenait publiquement cette position. Les lobbies et relais israéliens dans l’establishment américain ont fait entre-temps leur travail de sape et de taupes. Résultat, lors du sommet tripartite qu’il a organisé avec Netanyahu et Abbas, à l’ONU en septembre 2009, Obama s’est rétracté. Il s’est contenté de demander à Israël de faire preuve de "retenue".

Le chef du gouvernement israélien, Benyamin Netanyahu a saisi l’opportunité au vol. Il a consenti un "moratoire" de dix mois sur la construction de nouvelles colonies dans les territoires occupés. Lequel moratoire ne concerne ni Al Qods-Est, ni les habitations en cours de réalisation.

Un moratoire sur rien dans la perspective du statu quo signifiant le néant en somme. La secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton est venue à la rescousse de Netanyahu en présentant ce tour de passe-passe comme une concession prétendument majeure de la part d’Israël. D’ailleurs, dans son interview au Time, Obama a chargé Mitchell pour son "aveuglement" face à un geste "dont il n’a pas vu qu’il ne marquait pas un progrès suffisant pour les Palestiniens".

Le chef de l’exécutif américain a dressé un navrant constat d’échec : "C’est vraiment très dur et si nous avions anticipé plus tôt certains de ces problèmes politiques de la part des deux camps, nous n’aurions pas suscité des attentes si fortes", a-t-il fait valoir tout en reconnaissant avoir sous-estimé un conflit "inextricable" il y a un an.

Pour l’instant, les ingrédients d’un drame qui s’éternise menacent d’accoucher d’une troisième Intifada aux conséquences catastrophiques pour la région et bien au-delà. George Mitchell pourrait bien démissionner incessamment et l’on commence déjà à parler du retour de l’ancien médiateur américain au Proche-Orient, Dennis Ross.

Au Proche-Orient, les spleens et chagrins ne suffisent pas. Certains observateurs craignent que le constat d’échec d’Obama ne soit le préalable à l’abandon de tout processus politique crédible au Proche-Orient. Auquel cas, cela ne saurait conforter que les extrémismes de tous bords et de tout poil.

Encore une fois, Israël administre la preuve que les voies de l’extrémisme sont plus aisées que celles du compromis. Mais, dans tous les cas de figure, toutes les parties, toutes sans exception, font les frais du pourrissement d’une situation dont les soubresauts ravageurs finissent toujours par ébranler le monde entier.

S.B.F


25/01/2010 0:33
Peurs et grimaces  0 commentaire

Peurs et grimaces

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Le ministre français de l'Immigration et de l'Identité nationale a proposé, il ya une semaine, de faire signer à tous les jeunes Français, à leur majorité, une Charte des droits et des devoirs. Dans le Temps de Genève, François Gross fustige la "résurgence dans la droite européenne - mais pas dans la droite seulement - de thèmes qui firent les turbulentes années du nationalisme préfasciste. Peur du terrorisme, de la grippe, du réchauffement climatique, du chômage, d'une rechute dans les folies boursières. Peur, surtout, de l'autre, cet étranger attiré par le Vieux Continent quand l'agriculture manquait de bras et que la machine industrielle tournait à plein. Qu'il s'en aille maintenant! Des individus, des associations que l'on croyait immunisés contre la xénophobie tiennent soudain d'étranges propos. La crise laisse décidément derrière elle de vilaines traces".

Tout est dit, ou presque. On assiste désormais un peu partout dans le monde à de véritables émeutes identitaires. Rejets, exclusions, marginalisations, culpabilisations, diabolisations, "bouc-émissairisation" à tout va pour ainsi dire…Les outrages à la dignité humaine rivalisent d’ingéniosité dans le registre de l’horreur.

De tout temps, les crises ont été porteuses des sombres frayeurs des hommes. Et de tout temps, les crises, corollaire obligé du mercantilisme capitaliste, ont suscité les craintes. Les angoisses se modifient mais la peur demeure. Les gens ordinaires la ressentent dans leur propre chair. Les administrateurs de la sinistrose la distillent adroitement dans leurs esprits et dans leurs cœurs. Chassez les vieilles peurs moyenâgeuses, elles reviennent au galop. Comme le dit si bien Marc Bloch, "ce n’était pas l’angoisse du danger, atroce mais collectif…que recèle un monde de nations en armes. Ni non plus, ou du moins ce n’était pas partout, l’appréhension des forces économiques qui broient le petit et le malchanceux. La menace qui était de tous les jours pesait sur chaque destin individuel".

Paradoxalement, les hommes n’ont jamais été si proches les uns des autres. Les nouvelles technologies de la communication, l’Internet, les chaînes satellitaires, l’explosion des voyages et du tourisme sont supposés rapprocher. Pourtant, jamais les fossés et hiatus n’ont été si effectifs. Les hommes qui s’adonnaient au commerce muet sur des foirails sans marchands, il ya des siècles, s’appréciaient mieux que nos contemporains.

Partout se fait jour l’ethnocentrisme impuissant à sortir de lui-même si bien décrié par Montesquieu dans ses fameuses Lettres persanes "Comment peut-on être Persan ?". Ces mêmes Lettres où l’un des personnages, Usbek, déclare tout de go "la Loi, faite pour nous rendre plus justes, ne sert souvent qu'à nous rendre plus coupables".

Et l’on se dit que, malgré les progrès techniques, la poussée de l’humanisme et la généralisation de l’alphabétisation un peu partout dans le monde, on n’est pas sorti de l’auberge. Une auberge de démonisations, de peurs et d’exclusions.

Plus le monde se "civilise", plus il semble gagné par cette frénésie des murs et barrières. Partout, on dresse des clôtures hermétiques autour de forteresses cadenassées destinées à endiguer, repousser et confiner l’Autre (forcément infernal et démentiel), le malvenu, le barbare, l’intrus.

Pourtant, il suffit d’avoir des yeux pour voir et apprécier tant la beauté du monde que la richesse des hommes. S’ils diffèrent les uns des autres, loin de se léser, ils s’augmentent. Encore faut-il dissiper ses peurs. Parce que la peur aveugle et suscite des grimaces. Sans rémission.

S.B.F


23/01/2010 23:11
Les Tunisiens à l’étranger toujours au cœur de la patrie  0 commentaire

Les Tunisiens à l’étranger toujours au cœur de la patrie

Tous les Tunisiens au rendez-vous d’une grande ambition 

 

Par Soufiane BEN FARHAT

 

Les Tunisiens à l’étranger toujours au cœur de la patrie. Les mots sont simples, nobles, touchants. Ce n’est guère un simple slogan politique. Plutôt un credo, une constante fondamentale d’une démarche politique volontariste, sereine, décidée.

Le Président Zine El Abidine Ben Ali en a fait un point fondamental de son programme pour le quinquennat en cours. Et ce n’est guère pour étonner. Dès l’avènement du Changement, les Tunisiens expatriés ont fait l’objet d’une sollicitude particulière. Culturellement, économiquement, socialement. La Tunisie prend en charge ses enfants où qu’ils se trouvent. La mère patrie est aux aguets, sentinelle aux avant-postes de la raison et du cœur, prompte à entourer ses enfants de la sollicitude, de l’intérêt et des attentions requis.

Aujourd’hui plus que jamais la Tunisie est, pour ainsi dire, partout. Le monde est un village, les proximités sont de plus en plus effectives. Les assimilations obligées, uniformisations et exclusions aussi. Dans une réalité mondiale marquée du sceau de la mondialisation effrénée, les identités sont forcément fragilisées, mises à mal, menacées. D’où paradoxalement les périls en la demeure identitaire à l’ère de l’Internet, des chaînes satellitaires et des autoroutes de la communication.

La Tunisie n’a de cesse de veiller aux intérêts des Tunisiens à l’étranger. Il s’agit bien en effet d’une partie intégrante de notre peuple vivant sous d’autres cieux. L’histoire, le hasard et la nécessité en ont voulu ainsi. Des dispositifs stratégiques et circonstanciels sont constamment mis en branle à cet effet.

Le Président Zine El Abidine Ben Ali l’a réaffirmé dans son programme électoral 2009-2014. Une réaffirmation qui dépasse la seule profession de foi, puisque porteuse d’une démarche et de mesures spécifiques.

Cela a trait à trois priorités axiales officiant comme autant de pôles d’entraînement. La première porte précisément sur le renforcement des canaux de communication aux plans social et culturel avec les Tunisiens à l’étranger. Cela requiert bien évidemment la meilleure utilisation des réseaux sociaux et Internet, ainsi que la mise en ligne des différents services destinés à la communauté tunisienne à l’étranger.

Le deuxième axe vise à renforcer davantage la cohésion des Tunisiens expatriés et les faire bénéficier de la sollicitude appropriée. Cela suppose la mise à niveau des espaces de la famille à l’étranger. Sur ce registre particulier, le Chef de l’Etat a évoqué la prise en considération des changements démographiques et culturels subis par la communauté tunisienne à l’étranger. Lesquels changements sont synonymes d’aspirations et d’attentes auxquelles il faut donner des réponses claires. Ainsi, un effort particulier doit-il être consenti à l’endroit des nouvelles générations de l’émigration. Ancrer leur identité nationale, enraciner leur sentiment d’appartenance à la Tunisie et préserver les liens qui les unissent à leur patrie figurent au titre des actions prioritaires. Impérieusement prioritaires.

La troisième priorité est culturelle. La culture étant un terreau de prédilection identitaire, le Président Ben Ali a annoncé la mise en place imminente d’un réseau de centres culturels dans les capitales étrangères les plus importantes, sous la dénomination de «Maison de Tunisie». Loin d’être de simples cartes postales, ces maisons sont appelées à faire connaître et rayonner davantage l’image lumineuse de la Tunisie, son riche patrimoine historique et les créations de ses enfants. La culture c’est ce qui reste quand on aura tout oublié. La Tunisie en est consciente.

Last but not least, le programme présidentiel prévoit de nouvelles incitations au profit des compétences tunisiennes à l’étranger. Il s’agit de les stimuler pour participer au développement de la Tunisie et y créer des projets.

Programme ambitieux, certes, mais programme concret somme toute. Sa praticabilité est on ne peut plus évidente. Et pour cause. Il résulte d’une lecture intelligente et perspicace d’un environnement mondial marqué du sceau du rouleau compresseur de la standardisation réductrice et de l’uniformisation étouffante et déstabilisante.

Le Président Zine El Abidine Ben Ali appelle les Tunisiens à voir grand dans l’immensité du possible. Les Tunisiens, où qu’ils soient, prennent acte. Encore une fois, ils promettent d’être au rendez-vous d’une grande ambition.

 S.B.F.


23/01/2010 0:21
Nigeria-Mon frère l’ennemi  0 commentaire

Nigeria

Mon frère l’ennemi

 

Par Soufiane  Ben Farhat

 

L’écrivain congolais Emmanuel Dongala s’est penché de près sur les problèmes de violence en Afrique sous toutes ses formes. Ses deux romans intitulés "Un fusil dans la main, un poème dans la poche", et "Johnny chien méchant" abordent respectivement les maquis de l’Afrique australe et les tragédies meurtrières des enfants-soldats.

Sa nouvelle "Enfants soldats et vidéos piratées" débute crûment : "On a beau se préparer intellectuellement à la violence mais quand celle-ci est là, physique, et que vous êtes dans la mire d’un fusil ou tout simplement au bout du tranchant d’une machette, on perd tous ses moyens. On n’est plus maître de ses réactions et le désespoir peut indifféremment faire de vous un héros ou un pleutre. Dans ces situations-là, l’acte héroïque d’un côté et la lâcheté de l’autre, ne sont souvent décidés que par les coups de dés du hasard".

Des propos qui résument le drame nigérian. Aux dernières nouvelles, les combats entre chrétiens et musulmans à Jos ont fait 464 morts en quatre jours. "Il y a maintenant plus de 50.000 déplacés dans des casernes de l'armée, des camps de la police et jusque dans des mosquées et églises", a déclaré Shehu Sani, chef de l'ONG Civil Rights Congress.

Jos est le chef-lieu de l'Etat du Plateau. En plus des combats interreligieux sanglants, un demi-million d'habitants y subissent la pénurie de vivres, d'eau et de médicaments. Les autorités ont dû y décréter un couvre-feu permanent pour mettre fin aux combats entre les deux communautés. En vain, les combats de rue se poursuivant toujours.

Le plus grave, c’est que ce type d’affrontements n’est guère inédit. Déjà, mille personnes en sont mortes en 2001 et 700 en 2008.

Pays en partie animiste, le Nigeria compte des communautés musulmane et chrétienne probablement de même taille. La dernière vague des violences meurtrières interreligieuses à Jos a éclaté dimanche dernier. Elle aurait été provoquée par la construction d’une mosquée dans un quartier essentiellement chrétien.

Jos a en fait un statut particulier. Elle se situe sur la ligne séparant le Sud du Nigeria, à majorité chrétienne et animiste, avec le Nord dominé par l’islam. Du coup, elle est devenue comme une ligne de confrontation entre les deux communautés religieuses rivales. Pays le plus peuplé d’Afrique, le Nigeria compte pas moins de 150 millions d’habitants. Les  violences récurrentes entre les musulmans et les chrétiens, surviennent notamment dans les États du centre et du Nord.

Ces violences revêtent également un caractère ethnique prononcé. Le nord du Nigeria est principalement peuplé d'Haoussas. L’islam s’y est installé aux premiers temps de l’islamisation de cette partie de l’Afrique sous le signe de la confrérie Qadria. L’aristocratie d’origine peule lui est également acquise. Les larges masses sont généralement tournées vers la confrérie Tijania. Les Nupe, Tiv, et les Kanuris constituent les autres grands groupes ethniques de cette partie du pays. Au Sud, les Yorubas sont l'ethnie dominante. Plus de la moitié d’entre eux sont chrétiens, le quart musulmans. Le reste est adepte de crédos religieux indigènes. Dans le sud-est nigérian, les Ibos, majoritairement chrétiens, triomphent ostensiblement.

Là aussi, le poids de l’histoire génère de véritables nœuds gordiens. Ainsi, aux dires des connaisseurs, l’animisme au Nigeria se caractérise par sa fragilité. Ses adeptes se sentent en position d’infériorité. Or, quels que soient leurs inimitiés, rivalités ou  télescopages, les nigérians cimentent un édifice commun. De sorte qu’au pire, ils sont des frères-ennemis, dans tous les cas de figure et quels que soient les motifs de leurs différends.

Les rivalités intra-nigérianes puisent leur matrice dans l’histoire complexe du pays. Le choc colonial a généré, pour certains peuples, un traumatisme en profondeur. L’irruption cyclique des affrontements interreligieux fratricides lève un coin du voile sur la misère d’un pays qui compte parmi les grands exportateurs de pétrole.

Analyser et mettre en perspective est toujours loisible après-coup. Mais personne, personne ne pourra ressentir les souffrances et les détresses des milliers de victimes et de réfugiés. Ceux dont le destin est tributaire de coups de dés d’un malheureux hasard.

S.B.F


21/01/2010 8:33
Les maîtres-mots d’Albert Camus, mort il ya un demi-siècle  0 commentaire

Les maîtres-mots d’Albert Camus, mort il ya un demi-siècle

Absurde, révolte et journalisme

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Albert Camus nous a quittés il y a cinquante ans dans un accident. A l’instar de celle de Roland Barthes, sa brutale disparition s’est apparentée à un suicide. Vivant, il dérangeait. Mort, il n’en finit guère de déconcerter. Depuis un demi-siècle que cela dure. Il lègue un héritage unique, impossible : assumer l’irréparable absurde, l’endosser, tant il est vrai que "l’absurdité est surtout le divorce de l’homme et du monde".

"Camus est-il un philosophe ?" s’interrogeait il y a peu Roger-Pol Droit (Le Point du 10 décembre 2009 pp 70-71). Une question-alibi pour citer celui qui professait la philosophie à travers les images et sentiments : "Je ne suis pas un philosophe et je n’ai jamais prétendu l’être…Pourquoi suis-je un artiste et non un philosophe ? C’est que je pense selon les mots et non selon les idées…On ne pense que par images. Si tu veux être philosophe, écris des romans…Les sentiments, les images multiplient la philosophie par dix".

En fait, il convient de dire que Camus n’était pas que philosophe. Écrivain, dramaturge, essayiste, philosophe et journaliste, il brassait large. En 1957, il reçoit, à 44 ans, le prix Nobel de littérature pour "l'ensemble d'une œuvre qui met en lumière les problèmes se posant de nos jours à la conscience des hommes". Propos académiciens. Vastes et fastes, comme un bateau ivre de mots qui veulent tout dire. Auxquels Albert Camus réplique humblement dans son fameux discours de Suède le jour de la remise du prix Nobel (10 décembre 1957) : "Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. Héritière d’une histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre, où l’intelligence s’est abaissée jusqu’à se faire servante de la haine et de l’oppression, cette génération a dû, en elle-même et autour d’elle, restaurer à partir de ses seules négations un peu de ce qui fait la dignité de vivre et de mourir".

Empêcher que le monde ne se défasse. C'est-à-dire, dans l’acception existentialiste, courant philosophique et littéraire dont Camus est l’un des hérauts, s’ancrer dans l’absurde, premier maître-mot de l’œuvre camusienne. Roger-Pol Droit y rajoute un second maître-mot, la révolte : "La révolte contre chaque servitude, chaque humiliation, chaque indignité est le ciment des complicités humaines, le terreau multiple de toutes les solidarités. «Je me révolte, donc nous sommes» sonne dans «L’homme révolté» comme une sorte de nouveau cogito"…

En fait, pour Camus, la révolte est la réponse à la question fondatrice de l’absurde.

Nous pourrions y ajouter le témoignage cru, dire ce qui est, troisième maître-mot de l’engagement d’Albert Camus. Parce que, quel que soit son domaine d’intervention et sa matière discursive, Albert Camus s’engage, rue dans les brancards, interpelle des réponses sans équivoque, les aiguillonne au besoin. On feint d’oublier en effet bien souvent que Camus était avant tout un journaliste. Et qu’il considérait le journalisme comme un lieu de talent et d’excellence. Il a été depuis sa prime jeunesse journaliste à l’Alger républicain (il est né en Algérie), Paris-soir et Combat d’Henri Smadja, propriétaire de La Presse de Tunisie, où il s’exercera avec brio jusqu’à sa mort.

Quelqu’un dira que le métier de reporter a inculqué à Albert Camus le sens du concret et le dégoût de la formule hermétique. En 1939, le jeune Camus se rend en Kabylie, neuf ans après la célébration du centenaire de la colonisation en Algérie. Il publie dans l’Alger républicain un grand reportage intitulé "Enquête en Kabylie". Ecoutons-le : "Je n’attaque ici personne. Je suis allé en Kabylie avec l’intention délibérée de parler de ce qui était bien. Mais je n’ai rien vu. Cette misère, tout de suite, m’a bouché les yeux. Je l’ai vue partout. Elle m’a suivi partout. C’est elle qu’il importe de mettre en avant, de souligner à gros traits, pour qu’elle saute aux yeux de tous et qu’elle triomphe de la paresse et de l’indifférence…Il n’est pas de spectacle plus désemparant que cette misère au milieu d’un des plus beaux pays du monde…(Les Kabyles) tous, sans exception, n’ont su parler que d’une seule chose et c’est de la misère…aussi c’est de cette misère que je parlerai. Tout en vient et tout y revient…car, si l’on en croit Bernanos, le scandale, ce n’est pas de cacher la vérité, mais de ne pas la dire tout entière…Par un petit matin, j’ai vu à Tizi-Ouzou des enfants en loques disputer à des chiens kabyles le contenu d’une poubelle". On ne pouvait mieux pourfendre la fausse image idyllique propagée par le Centenaire.

Mais, comme partout, le tableau serait idéal ne fut l’inexplicable incident de Stockholm. Interrogé par un étudiant musulman originaire d'Algérie sur le caractère juste de la lutte pour l'indépendance menée par le F.L.N., Camus eut cette malheureuse réponse : "Si j'avais à choisir entre cette justice et ma mère, je choisirais encore ma mère". Une phrase de trop, incompréhensible, méconnaissable. A la limite de l’arrogance et du mépris, elle ne sied guère à Camus. Elle tranche net avec les engagements antérieurs de l’écrivain, philosophe et journaliste pamphlétaire. D’autant plus que Camus vénérait semble-t-il sa mère, qui vivait précisément alors à Alger dans un quartier aux avant-postes des violences meurtrières.

N’empêche, chaque cheval a un faux-pas comme l’instruit le proverbe arabe. Et par-delà  les prismes déformants des partis-pris aveugles ou épidermiques, il restera de Camus cette œuvre prodigieuse que traduisent des romans tel L’étranger ou La peste, véritables chefs-d’œuvre. Avec, en filigrane, son incomparable style ramassé, d’apparence neutre et détaché, corollaire de l’inséparable et irréparable atmosphère anesthésiante et viciée de l’absurde.

S.B.F


21/01/2010 8:28
Par-delà le séisme-Sordides ingrédients du drame haïtien  0 commentaire

Par-delà le séisme

Sordides ingrédients du drame haïtien

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Le malheur est comme le hasard, qui ne favorise que les esprits préparés. Peter Hallward, du Guardian, souligne la responsabilité du monde dans le drame de Haïti, frappé par un séisme dévastateur : "On a coutume de présenter Haïti comme “le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental”. Cette pauvreté est l’héritage direct de ce qui a peut-être été le système d’exploitation coloniale le plus impitoyable de l’histoire du monde, aggravé par des décennies d’oppression postcoloniale systématique. Cette noble "communauté internationale" que l’on voit aujourd’hui se bousculer pour apporter son “aide humanitaire” à Haïti est en grande partie responsable des maux terribles qu’elle s’efforce aujourd’hui d’atténuer. Depuis le jour où, en 1915, les Etats-Unis ont envahi et occupé le pays, tous les efforts entrepris pour permettre au peuple haïtien de passer (pour reprendre les propos de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide) “de la misère absolue à une pauvreté digne” ont été violemment et délibérément sabotés par le gouvernement américain et ses alliés...

C’est ce dénuement et cette faiblesse qui expliquent l’étendue de l’horreur qui s’est abattue sur Port-au-Prince. Depuis la fin des années 70, l’agriculture haïtienne a été l’objet des assauts du néolibéralisme, qui a chassé des milliers de petits exploitants vers les bidonvilles surpeuplés…Des centaines de milliers d’habitants de Port-au-Prince vivent aujourd’hui dans des logements de fortune, souvent accrochés au flanc de ravines pelées par la déforestation".

Tous les ingrédients de l’intensification vertigineuse du drame étaient là. En sommeil, plantés dans la laideur d’un décor sinistre et peu amène. Le malheur n’arrive jamais seul, certes. Ses préalables cruels s’avèrent davantage pernicieux que ses effets immédiats.

Inutile de souligner que la latence de la tragédie haïtienne procède de l’équilibre catastrophique de la donne mondiale. C'est-à-dire du déséquilibre international érigé en système. Développement inégal, commerce non équitable, pillages, interférences dans les affaires intérieures des pays pour des motifs le plus souvent liés à des intérêts sordides, permanence des rapports de sujétion entre le centre et les périphéries, le Nord et le Sud…

Fait révélateur, il y a deux jours, un bateau de croisière de luxe s’est amarré à un peu moins de 60 kilomètres de la zone dévastée par le tremblement de terre à Haïti. Avec cocktails et jet-ski en prime.

On a beau essayer alors de trouver un sens honorable au concept de "communauté internationale", rien n’y fait. Il s’agit bien d’un concept en fait. Qui plus est aérien, nuageux, immatériel mais tenace, à l’instar de toutes les chimères. Ici comme ailleurs, la stratification est de mise. Les privilèges et les privilégiés d’un côté, les exclus et laissés pour compte de l’autre. Dans un monde où l’intérêt, l’unique intérêt, tient lieu d’alpha et d’oméga, parler de "communauté" est on ne peut plus impropre. Parce que, de prime abord et en dernière instance, les dés sont pipés. Les nantis en ont pour leur nantissement, les marginaux pour leur marginalisation.

La vétusté voire l’inexistence de l’infrastructure sociale d’accompagnement en Haïti a aggravé la catastrophe. La quasi-absence d’hôpitaux et de centres de soins en rajoute à la débâcle du corps médical. Déjà de mise depuis des décennies, l’extrême précarité de la population est décuplée face au désastre.

Et les rapaces et autres oiseaux de proie sont toujours à l’affût. Pas plus tard qu’avant-hier, le Comité des droits de l'enfant des Nations unies a tiré la sonnette d’alarme. Haut et fort. Il a mis en garde contre les enlèvements d'enfants sous couvert d'adoption en Haïti. Dans un communiqué, il exige "des mesures efficaces pour protéger les enfants contre toutes les formes de violence et d'exploitation, y compris la violence sexuelle et les enlèvements sous couvert d'adoption".

Et les Haïtiens ne semblent guère au bout de leurs peines. Comme si des dizaines de milliers de morts et disparus et des millions de sinistrés ne suffisaient pas. Avant-hier, toujours, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a stigmatisé les violences et pillages en hausse en Haïti. Parallèlement, la faim et la soif n’en finissent pas d’outrager les survivants du séisme. C'est-à-dire des millions de personnes.

Le séisme n’a rien à voir avec la responsabilité des hommes, certes. Mais certains de ses effets collatéraux s’inscrivent en plein registre des incuries des hommes. De tous les hommes. Ceux qui, en temps ordinaire, tiennent le haut du pavé de ladite "communauté internationale" en prime.

S.B.F


18/01/2010 0:53
La beauté du désenchantement-Le regard du Loup  0 commentaire

La beauté du désenchantement

http://www.lettrestunisiennes.com/index.php/notes-de-lecture/34-articles-de-lecture/120-la-beaute-du-desenchantement 

Samedi, 16 Janvier 2010 23:25 | Auteur: Kamel Ben Ouanès |

Soufiane Ben Farhat : Le regard du Loup, (édité à compte d’auteur), Tunis 2009. 208 pages.  ISBN  978 997 305 3411

Comment aborder ce roman ? Si la question se pose de prime abord, c'est surtout parce que le récit de S. Ben Farhat est un texte hybride, quasiment fragmentaire, gommant sans cesse son axe central, au profit d'une structure décomposée.

Quel est le sujet principal  de ce roman ? Il n'en a pas. Et tant mieux. L'auteur, ou plus précisément le personnage narrateur s'emploie avec une fluidité désarmante à glisser d'un sujet à un autre, à opérer des digressions et à enchaîner des micro-récits. Si bien que l'action romanesque est bien avancée quand le roman commence. Et elle est également encore inachevée, quand le narrateur consigne le  point final à sa confession. Pourtant, Le regard du Loup s'articule autour d'une voix qui monopolise la parole et prend intégralement en charge le récit. C'est la voix du personnage narrateur Foundou. Ce dernier, affecté par une sorte de nausée ou de syndrome de l'absurde, est un chercheur botaniste en instance de divorce. Cependant, Foundou ne se contente pas de parler de ses relations toujours éphémères avec plusieurs femmes, il témoigne aussi de l'état général de la Tunisie d'aujourd'hui. En effet, en menant une étude sur la plante de cyclamen  pour les besoins d'un article  destiné à une revue scientifique canadienne, le narrateur se penche également sur les frémissements de son environnement social et géographique. Dans cette perspective, la frontière s'estompe entre science de la terre et science humaine, c'est-à-dire entre les éléments physiques de la nature et les composantes sociales et historiques du pays. Cette jonction est illustrée, tant sur le plan poétique que narratif, par l'omniprésence de l'élément aquatique qui ouvre et clôt le roman à travers la description des pluies diluviennes qui s'abattent sur Tunis et sur les régions intérieures. Le déferlement dangereux des eaux est, dans une certaine mesure, l’allégorie d'une vie gâchée et vouée à une triste déchéance.

Un principe fondamental avait présidé à l'élaboration de ce roman : le souci de l'auteur de mettre en veilleuse les réflexes du journaliste qu'il est et de secouer les aspirations de l'écrivain qu'il désire être. Dans ce cas, l'enjeu est grand, car tout laisse à penser que le journalisme est un champ de frustrations, ou encore mieux d'hibernation  des facultés créatrices où la plume est réduite à un objet ankylosé,  tant sur le plan rhétorique qu'idéologique. C’est pourquoi, Foundou n’hésite pas à critiquer les médias, aussi bien la presse écrite (p 67, p110-114) que la presse audiovisuelle (p 47). Aussi, est-ce pour cette raison que S. Ben Farhat s'offre un temps de recréation propice à l'exercice littéraire où il entre avec un élan de jubilation et une bouffée  de libération des contraintes professionnelles. Cela est d'autant plus congratulant qu'ici la plume avance comme dans un jardin des mots, guidée par le plaisir de glaner un riche lexique, et de croiser, au hasard des pérégrinations, quelques grandes figures de la littérature universelle : Proust (p51), Dante (p57), La Bible (p44), Baudelaire (p126), Queneau (p35), etc. L'écriture se nourrit ainsi de cette prestigieuse filiation tissée au fil des pages. Dans ce roman, le besoin d'écrire ou encore de témoigner ne puise pas sa matière dans le seul vécu du scripteur ou dans les observations qu'il a recueillies, mais aussi dans sa mémoire de "liseur" d'un vaste patrimoine littéraire universel. Dans ce sens, Foundou, le personnage narrateur, ne prend pas la plume pour  saisir ou  décrypter la réalité environnante, mais surtout  pour regarder cette réalité à travers le prisme de grandes œuvres de la littérature. Cela nous conduit à reposer notre question initiale: quel est le sujet de ce roman ? La réponse nous semble maintenant claire : célébrer le pouvoir qu’a la littérature pour dire le monde avec la seule vertu du langage.

Aussi est-ce pour cette raison que S. Ben Farhat charge son personnage de décrire les choses et surtout de les nommer avec un furieux élan et un rythme laborieusement construit : "Soudain, tous les éléments s'immobilisent. Les vents tombent, les eaux stagnent. Pas la moindre brise. Les arbres se figent. Les vagues de mer languissent dans une subite fixation. Cela dure quelques minutes. Un ange est passé, chloroformant la nature furieuse par sa baguette magique."

En botaniste averti, Foundou a un engouement pour la description, nullement au gré d'une approche neutre, froide ou distante, mais selon des modalités subjectives et saisissantes où la réalité ne s'offre pas à nous telle qu'elle est, mais toujours teintée par la matrice d'un verbe, sans cesse travaillé, ciselé,  taillé dans la chair même d'une conscience écorchée. Et cela, par le truchement de plusieurs figures rhétoriques, telles que la métaphore, l'énumération ou l'aphorisme. A ce titre, le passage décrivant la Place Barcelone (pp 55-60) ou encore la scène de la danseuse au casino de Hammam-Lif (p103) sont de véritables textes d’anthologie, tant est imposant le tableau réaliste qui se mue, au fur et à mesure qu’il s’élabore, en une fresque poétique où fleurit la beauté  du désenchantement.  Parce qu’écrire, pour le personnage narrateur, c'est capter les signes de la fragilité des êtres et  de leur destin avorté : «  Botaniste, je ne le sais que trop. La vie est tributaire de deux néants.  Ce qui a permis l’évolution, ce sont précisément le sexe et la mort. Deux anéantissements. » (p71)

                                                             Kamel Ben Ouanès


15/01/2010 10:31
Mondialisation-Immigrés-Spartacus et les prédateurs  0 commentaire

Mondialisation-Immigrés

Spartacus et les prédateurs

 

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Sombres perspectives pour l’humanité en crise. La mondialisation choque un peu partout. Chamboulant les ordres établis, elle aiguillonne les désadaptations de toutes sortes. Et débouche, dans le meilleur des cas, sur des équilibres catastrophiques.

La mondialisation est monocorde, monotone. Son b a ba, c’est l’économie. Son unique impératif est l’intérêt. Elle récuse les valeurs. Toutes les valeurs. D’où des inadéquations subites, synonymes de dérégulations fortuites. Partout, elle a tendance à confiner les hommes dans le statut peu enviable d’huile et de rouage de sa machine infernale. D’où des flambées perverses sporadiques de ses dynamiques corrosives. Elles se traduisent le plus souvent par l’irruption de violences et de brutalités déconcertantes.

Ainsi en est-il en Italie. Dans un article au titre éloquent (Les immigrés, dernier rempart contre la mafia), le très sérieux quotidien La Stampa en a résumé les soubassements et l’ampleur : "L’avenir dans lequel nous sommes d’ores et déjà plongés commence dans la Plaine de Gioia Tauro : à Rosarno, dans la province de Reggio de Calabre où une authentique guérilla urbaine a eu lieu entre le 7 et le 10 janvier. C’est ici que se concentrent les principaux problèmes de notre civilisation : des populations entières qui fuient la pauvreté et la guerre ;  les craintes qui polluent la vie des immigrés et des habitants ; les chasses à l'homme contre ceux qui sont "différents" et une mafia mondialisée. A ceci s’ajoute l’impossibilité de stopper des flux migratoires, car depuis longtemps on ne trouve plus d’Italiens ni de citoyens des pays riches disposés à faire, au même salaire, le travail de ces Africains. Et enfin, l’hypocrisie de ceux qui croient que la réponse réside dans une identité monoculturelle qu’il s’agirait de retrouver. A Rosarno, les noirs se battent contre les rondes privées organisées par les habitants, infiltrées par la ’Ndrangheta [la mafia calabraise] et armées de fusils. Pour le ministère de l'Intérieur, les révoltes sont associées non pas à la mafia, mais à l’immigration clandestine qu’il veut éradiquer, résolvant ainsi tous les maux. C’est un leurre. Depuis des années, l'Italie a une sombre réputation et instille la peur chez ses immigrés".

L’Italie, dont certaines îles sont littéralement dans les eaux africaines, en est là. Le plus grave, c’est que, de part et d’autres des lignes de confrontation à Rosarno, ce sont des peuples qui se sont affrontés au bout du compte. "Prolétaires de tous les pays, massacrez-vous" tel semble être le fin mot de la mondialisation économique effrénée et sourde.

Il va de soi que pareille situation ne saurait sévir sans des préalables mentaux et émotionnels. Ainsi en est-il du grave déficit culturel qui enserre l’humanité dans les interstices des nouvelles ténèbres tel un implacable rouleau compresseur. Nouveaux médias aidant, les hommes sont gavés de grosses couleuvres et de miroirs aux alouettes. Le corollaire des ventres creux, ce sont des têtes saturées de puérilités, assaisonnées à la sauce des leurres et des illusions savamment administrées.

Nul besoin d’être un devin pour y souscrire. Malgré le clinquant de la postmodernité bling-bling, l’humanité n’est pas sortie de son auberge de violence, d’anesthésie et de peur. Les consciences chloroformées sont le préalable obligé de la grande manipulation planétaire.

Et on vient après coup feindre de prôner l’avènement heureux du paisible village planétaire. Encore un poncif en guise de cache-misère. Parce que, comme dans l’antiquité, Spartacus est toujours aux prises avec les prédateurs.

Ceux qui gardent assez de recul et qui ne mordent pas à l’hameçon peuvent toujours déceler, par-delà le tumulte, le bruit et la fureur, le cri de Jorge Amado : "La morale ? Regardez autour de vous : partout, dans le monde entier, sont de retour les ténèbres de l’obscurantisme, la guerre contre le peuple, la violence". Dur constat tempéré cependant par un élégant clin d’œil à l’endroit des arts et de la culture : "Mais, comme le montre cette fable, il est toujours possible de jeter une semence, d’allumer un espoir".

S.B.F


13/01/2010 10:41
Chasse à l’immigré en Calabre-Sanglantes mandarines  0 commentaire

Chasse à l’immigré en Calabre

Sanglantes mandarines

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

En un bref laps de temps, la vie des hommes bascule. L’horreur s’installe. Aussi envahissante et implacable qu’un cauchemar. Une fin de partie sanglante. Pris à partie dans une âpre chasse à l’homme, mille cent vingt-huit immigrés, en majorité des Africains subsahariens, ont quitté les environs de Rosarno en Calabre, au sud de l'Italie. Encore une fois, la vie tient au sauve-qui-peut. Et il sonne comme une incantation de cruelles séquences préhistoriques en ce début de l’an de grâce 2010.

Les faits sont graves. A telle enseigne que dimanche, le pape Benoît XVI s’est précisément départi du texte préparé pour la prière de l’angélus : "Un immigré est un être humain, différent par son origine, sa culture et sa tradition, mais il est une personne qui jouit de droits et devoirs et qui doit être respectée", a rappelé gravement le souverain pontife à la foule massée place Saint-Pierre au Vatican. Rappeler l’évidence qui n’en est plus une. On en est là. L’aveuglement brouille la perception de la vérité élémentaire.

Le lendemain, le très sérieux L'Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, a pourfendu le "racisme" des Italiens dans un article intitulé "Les Italiens et le racisme" : "Non seulement écœurants, les épisodes de racisme dont la presse se fait écho nous ramènent à la haine muette et sauvage envers une autre couleur de peau que nous croyions avoir dépassée. Pour une fois, la presse n'exagère pas : un voyage en train, une promenade au parc ou une partie de football ne laissent pas de doute. Nous n'avons jamais brillé par notre sens de l'ouverture, nous Italiens du Nord au Sud".

Les tristes événements ont éclaté jeudi dernier. Des immigrés africains, journaliers venus dans la plaine de Gioia Tauro pour la récolte des mandarines, sont sauvagement agressés. Exactement comme une année auparavant. On leur avait alors tiré dessus, leurs abris de fortune avaient été incendiés. Jeudi donc, une horde déchaînée de jeunes Italiens ont tiré aux fusils à air comprimé sur des ouvriers agricoles africains revenant de leur travail, blessant deux d’entre eux. Ils tirent comme ça, comme par réflexe. En guise de riposte, des dizaines d’Africains exaspérés et exsangues ont brisé les vitrines, et incendié des voitures et des poubelles. L’engrenage infernal s’est mis en place. Le lendemain, la chasse à l'immigré est lancée. Elle est méthodique, pointilleuse, serrée. Barrages dressés par des hordes en furie, passages à tabac systématiques des immigrés. On rabat l’immigré comme on rabat le gibier. On le déniche, on le débusque comme dans la chasse à courre. Avec, de surcroît, tout l’attirail des battues humaines qu’on croyait révolues, bidons d'essence et fusils de chasse en prime.

Témoin oculaire, un journaliste de Reuters témoigne. Il parle de ces "trois jours d’émeutes dans un climat rappelant celui qui avait marqué les violences raciales aux Etats-Unis à l’apogée du Ku Klux Klan, dans les années 1960".

Une partie de la classe politique italienne est choquée. L’opposition accuse le gouvernement d’alimenter la xénophobie ambiante. Un prestigieux journal parle même de "nettoyage ethnique".

On craint le pire. D’autant plus que plus de huit-mille immigrants clandestins sont employés en Calabre méridionale. Ils triment à la diable. Journaliers affectés à la cueillette des fruits et légumes. Sous-prolétaires travaillant au noir, corvéables à merci, mal payés, sous-payés, non déclarés. Qui plus est peu coûteux, socialement parlant. Ils se contentent de travailler et végéter. Et vivent Dieu sait comment dans l’ilotisme extrême, sans eau ni électricité, dans des usines désaffectées et autres entrepôts de fortune.

Les organisations de défense des droits de l’Homme sont catégoriques. Cette sous-humanité est exploitée par la ’Ndrangheta, la mafia calabraise. C'est-à-dire, dans la sociologie du crime organisé, la mafia des mafias. "L’Etat n’existe pas en Calabre. C’est la ’Ndrangheta qui régule les relations sociales", soutient mordicus Pierferdinando Casini, chef de l’Union des chrétiens démocrates.

Il Giornale, le quotidien de droite de la famille Berlusconi, a commis dimanche dernier un éditorial particulièrement provocateur à l’endroit des Calabrais : "Plutôt que sur les nègres, tirez sur les mafieux. Pourquoi les Calabrais ne tirent-ils pas sur la mafia ? Les immigrés sont pauvres et faibles, laids et sales, des cibles idéales. Le crime organisé, qui tient en échec les forces de l'ordre est fort, violent, avec un esprit de revanche et donc il convient de ne pas le toucher".

Aussi bien le ton de l’article que les termes utilisés en disent long sur la dégénérescence en la matière en Italie. L’Italie qui fut jusqu’aux années 80 du XXe siècle un pays d’émigration et qui se retrouve depuis peu pays d’immigration. Entre-temps, quelle chute. On a toujours apprécie les mandarines de Calabre. Aujourd’hui, elles sont devenues rouge-sang.

S.B.F


11/01/2010 0:10
Séquences macabres au Sud-Soudan  0 commentaire

Séquences macabres au Sud-Soudan

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

La géopolitique a aussi ses illusions. Certaines guerres donnent l’impression d’être loin, très loin. Pourtant, elles sont, d’une certaine manière, sous le portique d’à-côté.

Ainsi en est-il au Sud-Soudan. Au moins 140 personnes y ont été tuées en ce début d’année 2010. Les combats entre tribus rivales ont duré plusieurs jours. Pourtant, l’information n’a été relayée qu’au bout d’une semaine de retard. A bout de souffle. Il aura fallu pour cela la visite, par avion, d’une équipe onusienne, dans cette vaste région reculée et sous-développée. Aux dires de Lise Grande, chef des opérations humanitaires de l’ONU pour le Sud-Soudan, "les sources locales sur le terrain font état d’au moins 140 morts, 90 blessés et de 30.000 têtes de bétail volées". Parmi les victimes, on dénombre plusieurs membres de la tribu Dinka. Selon des sources locales, ils auraient été attaqués par des rivaux de la tribu Nuer.

Encore une fois, l’âpre lutte pour les terrains de pacage, pour le bétail ou les séquelles de vieilles rancœurs et sentiments de vengeance, sont en cause. Tout à fait comme au Darfour en somme. Ici aussi, la région regorge d’immenses ressources naturelles dans l’une des zones les plus pauvres de la planète.

Le spectre du retour à la guerre civile ressurgit. Le bilan macabre de l’année 2009 dans la région en dit long là-dessus. Les combats entre tribus rivales pour motifs économique terre-à-terre de survie ont considérablement augmenté au Sud-Soudan.

Ainsi, environ 2.500 personnes ont-elles été tuées et 350.000 déplacées rien qu’en 2009 au Sud-Soudan. Qui plus est dans une région pauvre, exsangue, non encore remise des séquelles de la terrible guerre entre le Nord et le Sud du Soudan soldée par près de deux millions de morts.

Et comme un malheur ne vient jamais seul, les affrontements meurtriers de ce début janvier se sont vérifiés ailleurs. Des combats entre des civils et des soldats de l’Armée populaire de libération du Soudan ont fait une dizaine de morts il y a une semaine dans l’Etat sudiste de Lakes. Les soldats de la SPLA, l’ex-rébellion sudiste, constituent aujourd’hui ladite armée du Sud-Soudan semi-autonome.

A Londres, un collectif de dix ONG ont tiré la sonnette d’alarme : "Nous avons observé l’an passé une hausse des violences au Sud-Soudan. Cela pourrait encore s’aggraver et devenir l’une des plus grosses urgences en Afrique en 2010".

Triste coïncidence ou hasard du calendrier ? Les nouvelles violences sont intervenues à la veille du cinquième anniversaire de l’accord de paix global (CPA) du 9 janvier 2005. Lequel accord a scellé la fin de deux décennies de guerre civile entre le Nord, majoritairement musulman, et le Sud, en grande partie chrétien.

Les observateurs escomptent beaucoup des suites de cet accord. Il prévoit, en avril, les premières élections multipartites depuis 1986 et un référendum en janvier 2011 sur l’indépendance du Sud-Soudan. C’est crucial, bien évidemment. Mais ceux un tant soit peu rompus aux subtilités de la région craignent légitimement que ce ne soit un prétexte pour de nouvelles flambées de violence.

Cela est d’autant plus à craindre que plusieurs questions fondamentales demeurent en suspens. Ainsi en est-il de la démarcation des frontières, du statut des sudistes au Nord, et de celui-des nordistes au Sud, ou de la répartition de la dette nationale. Il y a une semaine, Ghazi Salaheddine, conseiller du Président soudanais Omar El-Béchirun l’a bien fait valoir. A défaut de ces accords, les vieux démons de la guerre civile renaîtront de leurs incandescences latentes sous les braises en embuscade.

Et l’ironie du sort veut que cette région explosive ait dans ses sous-sols une véritable manne. Soit une grande partie des réserves pétrolières soudanaises, quelque six milliards de barils. Et cette immense ressource est située précisément tout au long des points de rencontre entre le Nord et le Sud.

La nature, généreuse, unit. Les séquences macabres, fourvoiements et desseins sordides des hommes divisent. Tragiquement. Irréversiblement.

S.B.F


11/01/2010 0:09
La lecture et le livre en Tunisie-En deçà de rien  0 commentaire

La lecture et le livre en Tunisie

Au-dessus du néant, en deçà de rien

 

Autant le dire d’emblée : le livre se porte plutôt mal en Tunisie. Hormis le livre scolaire, par essence nécessaire et utilitaire, le livre culturel est plutôt malade. Grabataire, paralysé, mais pas encore moribond. Il se trouvera certainement quelqu’un pour dire : Heureusement, à quelque chose malheur est bon. Oui, certes. Aussi vrai que dans le royaume des aveugles, le borgne est roi.

Sans blague, soyons clairs : Un véritable drame du livre se joue chez nous. Et ce drame a plusieurs protagonistes campant, dans tous les cas de figure, deux  rôles inamovibles : l’intrus et l’éternel absent.

D’abord l’intrus, ou plutôt les intrus : des pseudo-éditeurs noyant, à l’instar de la vase submergeant le bon grain, les rares éditeurs dignes de ce nom. Il faut oser dire les choses par leur nom, dresser le constat des lieux : Les bons éditeurs, dans nos murs, se comptent sur le doigt de la main. Les autres, ce sont, dans une large mesure, des imprimeurs grimés en éditeurs. Ou des éditeurs du dimanche. Ou de simples occasionnels et intermittents de l’édition inachevée.

Les chiffres en attestent amplement. En 2002, il y avait 85 éditeurs en Tunisie. Octobre 2009, leur nombre s’élève à 196. Ils ont plus que doublé en moins de sept ans. En revanche, on a édité 1.300 livres culturels en 2004 contre seulement 1.303  livres en 2008. On double d’effectifs mais la production stagne. Pis, certains éditeurs –même parmi les plus anciennement chevronnés- abandonnent progressivement leur vocation d’éditeur au profit de celle de distributeur.

Les tirages ne sont pas en reste. A la fin des années 1990, la moyenne des tirages était de 3.000 livres, contre seulement 1.000 livres au cours des dernières années.

Deuxièmes grands absents, les libraires. Les librairies exerçant dans les règles de l’art sont de plus en plus rares. Hormis quelques unes à Tunis et des îlots à Sousse et Sfax, des exilés éparpillés çà et là à travers le pays. La plupart végètent à la diable, faisant leur aubaine lors de la rentrée scolaire, à la Saint-valentin et à la Fête des mères. Certains en sont réduits à vendre des cartes Telecoms et Tunisiana, faute de mieux. Les bons libraires qui lisent et prospectent leur marché, aiguillonnent la lecture et les lecteurs et organisent des activités en amont et en aval des ventes sont plutôt rares, eux aussi.

Troisième grand absent, la lecture proprement dite. Le Tunisien lit peu, en moyenne un livre par an. C'est-à-dire au-dessus du néant et en deçà de rien. C’est navrant, mais c’est ainsi.

A défaut d’une étude exhaustive, (les résultats définitifs de la Consultation nationale sur le livre et la lecture devant être proclamés fin février), les données de la lecture dans les bibliothèques publiques fournissent de bons indices.

La Tunisie compte 378 bibliothèques publiques, dont 348 fixes. Les 30 bibliothèques publiques itinérantes couvrent 1.735 zones rurales. La totalité des bibliothèques publiques ne contiennent pas moins de six millions cinquante-sept mille deux cent trente-et-un livres (6.057231). Parmi eux, 2.746.650 livres sont destinés aux enfants et 3.310.581 livres à l’usage des jeunes et adultes.

Le nombre des usagers de ces bibliothèques s’élève à 6.940.439, dont 54,27% sont du sexe féminin et 45,73% du sexe masculin. Quant à leur profil socioprofessionnel, il est on ne peut plus éloquent : 90,57% sont des élèves et étudiants, seulement 4,90% sont des cadres, fonctionnaires et employés, 3,32% ouvriers et artisans et 1,21% des sans-travail. En moyenne, le citoyen tunisien se rend à une bibliothèque publique une fois par an.

C’est dire s’il y a péril en la demeure. Le Président Zine El Abidine Ben Ali a ordonné, le 28 juin 2008, l’organisation de la Consultation nationale sur le livre et la lecture. Le ministre de la Culture l’a lancée officiellement le 26 avril 2009.

Il faut dire que l’Etat ne ménage guère ses efforts pour promouvoir la lecture. Mais, si bien intentionnées soient-elles, les autorités ne sauraient décréter les pratiques culturelles. C’est une affaire de traditions, de familles, d’éducation et de réflexes acquis en interaction avec l’environnement.

Il est en tout état de cause à déplorer que la maison tunisienne traditionnelle, ni moderne, ne contient guère d’espace réservé à la bibliothèque. Et même lorsque ce fut la mode durant les années 1980 d’acheter des bibliothèques, c’était pour y exhiber des couverts et autres fausse porcelaine à bon prix. On a même trouvé alors le moyen de vendre des pastiches et simulacres de couvertures de livres et d’encyclopédies.

Bien évidemment, les écrivains, poètes, romanciers, nouvellistes, dramaturges et essayistes n’y trouvent guère leur compte. A défaut d’un lectorat potentiellement important, ils naviguent contre vents et marées. Saurait-il en être autrement lorsqu’un livre est considéré bestseller chez nous à partir du moment où en en vend deux-mille copies ? N’empêche, nos écrivains et créateurs persistent. Et signent. Malgré l’orage, les incuries, la maladie du secteur.

Ils doivent faire avec le syndrome Chebbi. Aussi étrange que cela puisse paraître, Abou El Kacem Chebbi, figure emblématique de la poésie tunisienne et universelle, n’a guère publié de recueil de poèmes de son vivant. Cela ne l’a pas empêché de figurer dans le panthéon avec son incomparable air des cimes, respirant à l’air libre.

Les paroles s’envolent, les écrits restent. Et ce qui reste, en fin de compte, c’est du papier, tout ce qu’il y a de plus léger. "L’éternité, a dit un jour Jean d’Ormesson, c’est ce qu’il y a de plus fragile, c’est du papier.  Qu’est-ce qui reste de tout le passé ? Non pas les idées, parce qu’elles s’envolent, mais des mots écrits".

Et c’est fini.

Soufiane BEN  FARHAT


08/01/2010 11:11
Faux scrupules  0 commentaire

Faux scrupules

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Le cynisme politique n’a pas de limites. Certains n’hésitent pas à camper les moralisateurs tout en assumant leur rôle de tueurs.

Ainsi, aux dernières nouvelles, l'armée israélienne a-t-elle annoncé avoir trouvé la parade. Lors de futures offensives, elle consultera, nous dit-on, de manière plus étroite ses conseillers juridiques. Les responsables de la sécurité d’Israël l’ont annoncé avant-hier. Ils ajoutent que les officiers israéliens recevront également une formation plus intensive sur les réglementations en temps de guerre et sur la norme législative internationale. A les entendre, le chef d'état-major de l’armée israélienne serait subitement animé des meilleures intentions. Gabi Ashkenazi aurait ordonné à l'armée de consulter ses conseillers juridiques pendant les offensives, et pas seulement au moment de leur planification, comme ce fut le cas avec la guerre de Gaza il y a une année.

Les observateurs ne s’y trompent pas. C’est encore une duperie grimée en prétendus scrupules. Et pourquoi pas de l’humanisme pur et dur tant que nous y sommes ! A l’évidence, ce semblant d’exercice contorsionniste est dû aux accusations de crimes de guerre qui ont caractérisé l’offensive militaire israélienne de l'hiver dernier dans la Bande de Gaza.

Le rapport onusien –dit Rapport Goldstone, du nom du magistrat sud-africain qui l'a supervisé- est catégorique. Preuves à l’appui de surcroît. Israël s’est rendu coupable de crimes de guerre lors de l'opération dite "Plomb durci" en décembre et janvier derniers.

L’opinion internationale a suivi les péripéties du carnage en règle sur les écrans de télévision, des semaines durant. Du coup, les dirigeants politiques occidentaux –bien qu’en majorité acquis à Israël- se retrouvent dans l’embarras. Ces dernières semaines, des responsables politiques et militaires israéliens ont dû annuler in extremis des déplacements en Grande-Bretagne. Les efforts déployés par des instances civiles pour les faire traduire en justice, sur la base de la loi en matière de crimes de guerre qui dépasse les barrières juridictionnelles, y sont pour quelque chose.

Alors les états-majors politiques et militaires israéliens n’ont pas trouvé mieux que cette parade. Ce qui est étonnant, c’est qu’ils ne remettent guère en cause le principe même des offensives militaires. Et qui dit offensive militaire israélienne dit la mort semée à tous vents, les tueries en masse des civils, les destructions, les pillages, la désolation, le déplacement des populations, les déportations. L’histoire du Proche-Orient depuis l’irruption d’Israël en 1948 en atteste amplement.

Israël ne pense même pas à remettre en cause le principe de ses offensives militaires désastreuses. Celle de la bande de Gaza de l’hiver dernier s’est soldée par près de 1.500 tués palestiniens, et des milliers de blessés, en majorité des enfants, des femmes, des vieillards.

Ce faisant, Israël se sert royalement, macabrement, s’auto-absout dans l’impunité totale. Israël exige des Palestiniens la renonciation à la lutte armée tout en maintenant le rouleau compresseur de ses offensives meurtrières. Il exige l’abandon du principe du droit au retour des réfugiés palestiniens, tout en poursuivant sa politique d’implantation des colonies de peuplement juives en Cisjordanie et à Al Qods-Jérusalem. Il demande le désarmement complet des Palestiniens tout en maintenant son impressionnant arsenal d’armes conventionnelles et nucléaires. Il invoque une paix viciée, à son seul profit, tout en continuant d’occuper le Golan syrien, une partie du Sud-Liban, Al Qods, la Cisjordanie, la bande de Gaza. Il souhaite la normalisation des rapports avec lui tout en poursuivant sa politique spoliatrice raciste anti-arabe, antimusulmane et antichrétienne.

Les peuples en ont marre. Ils veulent la paix réelle, effective, tangible. Le véritable adieu aux armes et non pas de faux-semblants, ni d’effets d’annonce tape-à-l’œil et autres miroirs aux alouettes. Ils aspirent à la coexistence pacifique en lieu et place de l’état latent d’embuscade en vue d’éliminer l’autre sans autre forme de ménagement.

Décidément, la dernière filouterie israélienne ne trompe guère son monde. Il faudrait consentir beaucoup plus que de simples effets d’annonce trompeurs, respecter la légalité internationale, restituer les droits spoliés et permettre l’émergence de l’Etat palestinien indépendant et souverain. Autrement, ses ingrédients demeurant intacts et en latence, le drame se poursuivra. Et son propre est de générer des perdants et des vaincus, de tous bords.

S.B.F


07/01/2010 0:42
‘Le regard du loup’ -Une histoire tendre et féroce  0 commentaire

‘Le regard du loup’ de Sofiane Ben Farhat

Entre réalité et fiction, une histoire tendre et féroce

 

Réalités 05/01/2010

 http://41.226.15.227/realites/home/lire_article.asp?id=1132117&t=

Observateur attentif de la scène internationale qu’il traite et analyse au quotidien en tant que brillant journaliste, un métier qu’il pratique depuis bien des années, Sofiane Ben Farhat s’impose aussi depuis quelque temps, lentement mais sûrement, comme écrivain, observateur de la vie tout court. De la vie au quotidien, de son environnement qu’il regarde avec tendresse parfois, mais aussi et souvent avec rage. Parce qu’il aime sa ville, sa région, son pays. Il aime les gens mais ne les ménage pas. Et il a raison. Il aime la nature et il le prouve, au quotidien, lui qui préfère la verdure, le calme et les délices de la campagne au brouhaha et aux lumières des grandes villes. Les comportements, il les analyse sans ménagement. La plume droite, le verbe clair, direct. Avec force détails, il décortique une société plurielle faite d’antagonismes, de lâcheté, de méchanceté, de bonheur, de malheurs, de faibles, de forts…Tout y passe. Il faut juste savoir lire. Les anciens s’y retrouveront chacun à sa manière, selon qu’il voit la face ou l’envers de la médaille…

D’ailleurs dans «Le regard du loup», le dernier ou le premier roman de Ben Farhat, peu importe, le narrateur, Foundou le héros ou l’antihéros, est un quinquagénaire pris par le démon de midi. Séparé de sa femme et de ses enfants, il vit seul…comme un loup solitaire, oserait-on dire. Mais la vie il la prend avec ses dents et veut en profiter à fond….
Foundou nous invite à feuilleter sa ville. «On y attrape prématurément l’ambition, presque jamais la gloire, désespérément le cafard. Terreau des grands exilés, tombeau des conquérants et prophètes, auberge de douleur. Le plus grand vice, c’est d’y être adulte. Age ingrat et tordu, courtoisement poltron. Il n’a de cesse de se dérober. Son unique épaisseur est celle de l’État-civil. Quelques lignes sur des registres jaunis. Du papier sépia quadrillé à l’ancienne. Et rien d’autre. Un pont sur l’abîme. Il récuse autant l’espérance juvénile que la renonciation tardive. S’il refuse l’idéal, il adore la caricature. La sénilité précoce le dispute à l’adolescence attardée. Les jeunes ont l’âme en peine. Ils portent le lourd fardeau des vieux briscards. Les vieux y sont d’une insoutenable insouciance. Ils se gavent des puérilités les plus terre-à-terre».
Botaniste incompris, Foundou adore les plantes et sa ville Hammam-Lif, sa montagne et ses herbes, la mer et sa plage, son histoire ignorée…qu’il n’a pas o
ublié de rappeler. Il a vécu sa déchéance qu’il décrit avec amertume… « Sur la GP1, son entrée est tout ce qu’il y a de plus repoussant. Rébarbatif. Mécaniciens, électriciens auto et tôliers s’y agglomèrent. Pêle-mêle. Entre eux, derrière eux et par- dessus eux, une foule de commerces mécaniques ou associés. Fabricants de toitures en plastique, revendeurs d’échappements, vulcanisateurs, pare-briseurs, chargeurs de batteries et dieu sait quoi encore. La crasse, la graisse et les fumées nauséeuses sévissent…Et dire que ce fut jadis une ville impériale…»

Hammam-Lif une ville d’eau ? Oui et c’est pourquoi, peut-être que, « Le regard du loup » est une histoire d’eaux. «La pluie creuse des rigoles tortueuses. Elles glissent imperturbablement entre plaines et collines. Se frayent instinctivement un chemin vers la mer. Abondants ruisseaux de larmes rejoignant le grand large. La mer, ultime auberge de la souffrance. Le terreau de l’exil. Les vagues sont chargées du parfum abîmé des soupirs. Vaste cargo à la cale gorgée de déchirante nostalgie. Vaisseaux de désespoir, de gémissements sourds de vies gâchées. Voiles tissées dans l’étoffe des songes et des douleurs, cinglant vers les rivages lointains de cimetières d’infortune».

Ben Farhat analyse certes les comportements et les situations vécues et observées de longue date, mais il nous dépeint aussi des personnages que l’on croise tous les jours ou que l’on a croisés un jour. Des personnages qui nous ressemblent. «Beaucoup de morts-vivants dans la ville. Beaucoup de nains aussi. Et dans les petits villages, les nains se prennent facétieusement pour des géants. Les cercueils n’y sont dès lors jamais à la dimension des cadavres. Ni les cimetières à la mesure des sépultures. Du coup, beaucoup de défunts sur pied. Le morbide travestissement de l’être et du paraître y pervertit même la mort».

Personne n’y échappe. Foundou est un impitoyable témoin. Il raconte la chute d’un bon père de famille, sa descente aux enfers. L’or dans les bas-fonds, le conformisme larvaire, la déchéance des notabilités. Une histoire tendre et féroce. Ecriture de foudre. Survol au scalpel. Trop humain pour ne pas nous renvoyer à nos miroirs dissimulés. Une histoire, notre histoire, à lire.

M.M


06/01/2010 11:46
Le regard du loup’ -Une histoire tendre et féroce  0 commentaire

‘Le regard du loup’ de Sofiane Ben Farhat

Entre réalité et fiction, une histoire tendre et féroce

 

Réalités 05/01/2010

 


Observateur attentif de la scène internationale qu’il traite et analyse au quotidien en tant que brillant journaliste, un métier qu’il pratique depuis bien des années, Sofiane Ben Farhat s’impose aussi depuis quelque temps, lentement mais sûrement, comme écrivain, observateur de la vie tout court. De la vie au quotidien, de son environnement qu’il regarde avec tendresse parfois, mais aussi et souvent avec rage. Parce qu’il aime sa ville, sa région, son pays. Il aime les gens mais ne les ménage pas. Et il a raison. Il aime la nature et il le prouve, au quotidien, lui qui préfère la verdure, le calme et les délices de la campagne au brouhaha et aux lumières des grandes villes. Les comportements, il les analyse sans ménagement. La plume droite, le verbe clair, direct. Avec force détails, il décortique une société plurielle faite d’antagonismes, de lâcheté, de méchanceté, de bonheur, de malheurs, de faibles, de forts…Tout y passe. Il faut juste savoir lire. Les anciens s’y retrouveront chacun à sa manière, selon qu’il voit la face ou l’envers de la médaille…
D’ailleurs dans « Le regard du loup », le dernier ou le premier roman de Ben Farhat, peu importe, le narrateur, Foundou le héros ou l’antihéros, est un quinquagénaire pris par le démon de midi. Séparé de sa femme et de ses enfants, il vit seul…comme un loup solitaire, oserait-on dire.
Mais la vie il la prend avec ses dents et veut en profiter à fond….
Foundou nous invite à feuilleter sa ville. « On y attrape prématurément l’ambition, presque jamais la gloire, désespérément le cafard. Terreau des grands exilés, tombeau des conquérants et prophètes, auberge de douleur. Le plus grand vice, c’est d’y être adulte. Age ingrat et tordu, courtoisement poltron. Il n’a de cesse de se dérober. Son unique épaisseur est celle de l’État-civil. Quelques lignes sur des registres jaunis. Du papier sépia quadrillé à l’ancienne. Et rien d’autre. Un pont sur l’abîme. Il récuse autant l’espérance juvénile que la renonciation tardive. S’il refuse l’idéal, il adore la caricature. La sénilité précoce le dispute à l’adolescence attardée. Les jeunes ont l’âme en peine. Ils portent le lourd fardeau des vieux briscards. Les vieux y sont d’une insoutenable insouciance. Ils se gavent des puérilités les plus terre-à-terre. »
Botaniste incompris, Foundou adore les plantes et sa ville Hammam-Lif, sa montagne et ses herbes, la mer et sa plage, son histoire ignorée…qu’il n’a pas oubliée de rappeler. Il a vécu sa déchéance qu’il décrit avec amertume… « Sur la GP1, son entrée est tout ce qu’il y a de plus repoussant. Rébarbatif. Mécaniciens, électriciens auto et tôliers s’y agglomèrent. Pêle-mêle. Entre eux, derrière eux et par- dessus eux, une foule de commerces mécaniques ou associés. Fabricants de toitures en plastique, revendeurs d’échappements, vulcanisateurs, pare-briseurs, chargeurs de batteries et dieu sait quoi encore. La crasse, la graisse et les fumées nauséeuses sévissent…Et dire que ce fut jadis une ville impériale… »
Hammam-Lif une ville d’eau ? Oui et c’est pourquoi, peut-être que, « Le regard du loup » est une histoire d’eaux. « La pluie creuse des rigoles tortueuses. Elles glissent imperturbablement entre plaines et collines. Se frayent instinctivement un chemin vers la mer. Abondants ruisseaux de larmes rejoignant le grand large. La mer, ultime auberge de la souffrance. Le terreau de l’exil. Les vagues sont chargées du parfum abîmé des soupirs. Vaste cargo à la cale gorgée de déchirante nostalgie. Vaisseaux de désespoir, de gémissements sourds de vies gâchées. Voiles tissées dans l’étoffe des songes et des douleurs, cinglant vers les rivages lointains de cimetières d’infortune. »
Ben Farhat analyse certes les comportements et les situations vécues et observées de longue date, mais il nous dépeint aussi des personnages que l’on croise tous les jours ou que l’on a croisés un jour. Des personnages qui nous ressemblent. « Beaucoup de morts-vivants dans la ville. Beaucoup de nains aussi. Et dans les petits villages, les nains se prennent facétieusement pour des géants. Les cercueils n’y sont dès lors jamais à la dimension des cadavres. Ni les cimetières à la mesure des sépultures. Du coup, beaucoup de défunts sur pied. Le morbide travestissement de l’être et du paraître y pervertit même la mort. »
Personne n’y échappe. Foundou est un impitoyable témoin. Il raconte la chute d’un bon père de famille, sa descente aux enfers. L’or dans les bas-fonds, le conformisme larvaire, la déchéance des notabilités. Une histoire tendre et féroce. Ecriture de foudre. Survol au scalpel. Trop humain pour ne pas nous renvoyer à nos miroirs dissimulés. Une histoire, notre histoire, à lire

'Le regard du loup' de Sofiane Ben Farhat- Edité à compte d’auteur-
208 pages- 12DT

Observateur attentif de la scène internationale qu’il traite et analyse au quotidien en tant que brillant journaliste, un métier qu’il pratique depuis bien des années, Sofiane Ben Farhat s’impose aussi depuis quelque temps, lentement mais sûrement, comme écrivain, observateur de la vie tout court. De la vie au quotidien, de son environnement qu’il regarde avec tendresse parfois, mais aussi et souvent avec rage. Parce qu’il aime sa ville, sa région, son pays. Il aime les gens mais ne les ménage pas. Et il a raison. Il aime la nature et il le prouve, au quotidien, lui qui préfère la verdure, le calme et les délices de la campagne au brouhaha et aux lumières des grandes villes. Les comportements, il les analyse sans ménagement. La plume droite, le verbe clair, direct. Avec force détails, il décortique une société plurielle faite d’antagonismes, de lâcheté, de méchanceté, de bonheur, de malheurs, de faibles, de forts…Tout y passe. Il faut juste savoir lire. Les anciens s’y retrouveront chacun à sa manière, selon qu’il voit la face ou l’envers de la médaille…

D’ailleurs dans «Le regard du loup», le dernier ou le premier roman de Ben Farhat, peu importe, le narrateur, Foundou le héros ou l’antihéros, est un quinquagénaire pris par le démon de midi. Séparé de sa femme et de ses enfants, il vit seul…comme un loup solitaire, oserait-on dire. Mais la vie il la prend avec ses dents et veut en profiter à fond….
Foundou nous invite à feuilleter sa ville. «On y attrape prématurément l’ambition, presque jamais la gloire, désespérément le cafard. Terreau des grands exilés, tombeau des conquérants et prophètes, auberge de douleur. Le plus grand vice, c’est d’y être adulte. Age ingrat et tordu, courtoisement poltron. Il n’a de cesse de se dérober. Son unique épaisseur est celle de l’État-civil. Quelques lignes sur des registres jaunis. Du papier sépia quadrillé à l’ancienne. Et rien d’autre. Un pont sur l’abîme. Il récuse autant l’espérance juvénile que la renonciation tardive. S’il refuse l’idéal, il adore la caricature. La sénilité précoce le dispute à l’adolescence attardée. Les jeunes ont l’âme en peine. Ils portent le lourd fardeau des vieux briscards. Les vieux y sont d’une insoutenable insouciance. Ils se gavent des puérilités les plus terre-à-terre».
Botaniste incompris, Foundou adore les plantes et sa ville Hammam-Lif, sa montagne et ses herbes, la mer et sa plage, son histoire ignorée…qu’il n’a pas o
ublié de rappeler. Il a vécu sa déchéance qu’il décrit avec amertume… « Sur la GP1, son entrée est tout ce qu’il y a de plus repoussant. Rébarbatif. Mécaniciens, électriciens auto et tôliers s’y agglomèrent. Pêle-mêle. Entre eux, derrière eux et par- dessus eux, une foule de commerces mécaniques ou associés. Fabricants de toitures en plastique, revendeurs d’échappements, vulcanisateurs, pare-briseurs, chargeurs de batteries et dieu sait quoi encore. La crasse, la graisse et les fumées nauséeuses sévissent…Et dire que ce fut jadis une ville impériale…»

Hammam-Lif une ville d’eau ? Oui et c’est pourquoi, peut-être que, « Le regard du loup » est une histoire d’eaux. «La pluie creuse des rigoles tortueuses. Elles glissent imperturbablement entre plaines et collines. Se frayent instinctivement un chemin vers la mer. Abondants ruisseaux de larmes rejoignant le grand large. La mer, ultime auberge de la souffrance. Le terreau de l’exil. Les vagues sont chargées du parfum abîmé des soupirs. Vaste cargo à la cale gorgée de déchirante nostalgie. Vaisseaux de désespoir, de gémissements sourds de vies gâchées. Voiles tissées dans l’étoffe des songes et des douleurs, cinglant vers les rivages lointains de cimetières d’infortune».

Ben Farhat analyse certes les comportements et les situations vécues et observées de longue date, mais il nous dépeint aussi des personnages que l’on croise tous les jours ou que l’on a croisés un jour. Des personnages qui nous ressemblent. «Beaucoup de morts-vivants dans la ville. Beaucoup de nains aussi. Et dans les petits villages, les nains se prennent facétieusement pour des géants. Les cercueils n’y sont dès lors jamais à la dimension des cadavres. Ni les cimetières à la mesure des sépultures. Du coup, beaucoup de défunts sur pied. Le morbide travestissement de l’être et du paraître y pervertit même la mort».

Personne n’y échappe. Foundou est un impitoyable témoin. Il raconte la chute d’un bon père de famille, sa descente aux enfers. L’or dans les bas-fonds, le conformisme larvaire, la déchéance des notabilités. Une histoire tendre et féroce. Ecriture de foudre. Survol au scalpel. Trop humain pour ne pas nous renvoyer à nos miroirs dissimulés. Une histoire, notre histoire, à lire.

M.M



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