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Union pour la Méditerranée
Grand projet, petites manœuvres
Par Soufiane BEN FARHAT
Lundi 19 mai 2008, la Commission européenne a tranché à Bruxelles. L'exécutif européen a présenté des propositions devant être avalisées par le sommet fondateur de l'Union pour la Méditerranée (UPM) les 13 et 14 juillet prochains à Paris.
L'intitulé même du document en dit long sur les divergences qui ont sous-tendu le difficile compromis: "Processus de Barcelone:Union pour la Méditerranée". Il aura fallu en effet de la haute voltige et de véritables exercices de contorsionnistes pour brider les passions contradictoires autour du projet initialement français.
Entre-temps, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts de la discorde. Souvenons-nous: lors de la campagne électorale pour la présidence française, le candidat Nicolas Sarkozy lance l'idée d'Union de la Méditerranée. Cela devrait être le projet phare de la présidence française de l'Union européenne qui commence le 1er juillet 2008.
Çà et là, cela n'a guère laissé indifférent. La Turquie y a perçu comme une voie de garage du refus sarkozien (et de larges franges de la droite française en général) de son adhésion à l'Union européenne. L'Europe étant, aux yeux de certains, un club de chrétiens, Ankara a tout le loisir de s'arrimer à une nouvelle entité géopolitique largement musulmane, du moins dans sa rive sud.
Pour les pays sud-méditerranéens, c'est l'expectative. N'y a-t-il pas déjà le fameux Processus de Barcelone dont le bilan mi-figue mi-raisin n'en finit pas de nourrir le scepticisme des dirigeants et les déceptions des peuples?
Côté européen, enfin, c'est la fronde non déguisée. Les premiers coups directs proviennent d'Allemagne, relayés par des crochets d'Espagne et d'Italie.
La chancelière allemande Angela Merkel est la première à monter au créneau. Du coup, le projet français fait l'objet de véritables tirs groupés d'officiels, de commentateurs et d'analystes allemands et européens. Pour Berlin, le projet français est coupable d'exclure les pays européens non riverains de la Méditerranée et de générer une espèce de division du travail qui confine l'Est de l'Europe dans la sphère allemande et le Sud dans la zone d'influence française.
Offensives agressives
D'autres capitales européennes rechignent elles aussi, à l'unisson avec l'Allemagne: à les entendre, la France voudrait contourner les mécanismes en vigueur et siphonner les fonds européens (4,6 milliards d'euros de 2000 à 2006) pour servir ses propres intérêts dans une aire éminemment prioritaire à ses yeux.
L'Espagne et l'Italie ne sont guère en reste dans cette offensive particulièrement agressive. Madrid et Rome jugent l'Union de la Méditerranée trop étroitement exclusive et par trop française. Réuni avec Prodi et Zapatero (premiers ministres respectifs d'Italie et d'Espagne) le 20 décembre 2007 à Rome, le président français Nicolas Sarkozy concède un compromis de taille sous forme d'un léger glissement sémantique. Exit l"Union de la Méditerranée", vive l'"Union pour la Méditerranée". Désormais, tous ceux qui voudraient y participer pourront le faire, fussent-ils riverains de la mer du Nord ou de la Baltique. La déclaration de Rome précise bien en outre que "l'Union pour la Méditerranée sera fondée sur le principe de la coopération et non sur celui de l'intégration".
Du coup, on est bien loin du projet initial français. Il limitait l'UPM aux seuls 22 pays riverains de la Méditerranée (qui ont pour ainsi dire les pieds dans l'eau) en plus du Portugal, de la Mauritanie et de la Jordanie.
Malgré les concessions françaises, l'Allemagne n'en démord pas pour autant. Il faudra deux rencontres au sommet Sarkozy-Merkel pour asseoir l'ébauche d'un compromis. Finalement l'Allemagne cède tout en diluant irrémédiablement le projet français. Les 13 et 14 mars 2008, "à l'initiative de la France et de l'Allemagne, (à l'initiative de la France conjointement avec l'Allemagne précise l'Elysée), le Conseil européen approuve le principe d'une Union pour la Méditerranée et charge la Commission de présenter des propositions en vue d'en définir les modalités". La déclaration précise bien que le projet englobe les États membres de l’UE et les États riverains de la Méditerranée qui ne sont pas membres de l’UE.
Dans l'entourage du Président français, on fulmine. Conseiller à l'Elysée, Henri Guaino voit son cher projet, susurré à Nicolas Sarkozy, rétrécir comme peau de chagrin.
Forte du soutien de l'Allemagne et de la majorité de pays européens ligués dans son sillage, la Commission européenne a proposé cinq projets phares pour lancer l'Union pour la Méditerranée: les autoroutes de la mer (trajets balisés et reliés à des infrastructures portuaires modernes pour assurer la fluidité du commerce entre les rives nord et sud de la Méditerranée), l'autoroute du Maghreb, la dépollution de la méditerranée, le développement de l'énergie solaire et la coopération en matière de protection civile contre les catastrophes.
Dans l'optique de Bruxelles, ces cinq projets répondent au souci de réunir 39 pays où habitent pas moins de 700 millions d'habitants.
Recadrages institutionnels
Autre "innovation" anti-française, la Commission européenne a peaufiné le pilotage de l'UPM. Pour les Vingt-sept, l'UPM sera pilotée par deux co-présidents l'un riverain du Nord et l'autre du Sud. Elle rappelle toutefois qu'à partir de l'entrée en vigueur du traité de Lisbonne (prévue le 1er janvier 2009, sauf imprévu à l'issue du référendum irlandais de la mi-juin), les relations extérieures de l'UE seront assumées par le président du Conseil européen et le président de la Commission européenne. Ainsi, si Nicolas Sarkozy devrait co-présider le premier sommet de l'UPM, il céderait la place à ce duo alors même qu'il voulait qu'un pays riverain du Nord méditerranéen soit co-président.
Et si la Commission ne conteste pas la localisation du secrétariat de l'UPM au sud de la Méditerranée (malgré des prétentions maltaises à cet égard), elle le lui a enjoint un "comité de direction". Composé d'une quarantaine de membres paritairement entre le Nord et le Sud, ce comité sera basé à Bruxelles.
En gros, la Commission européenne privilégie cinq axes de la coopération (et non point de l'intégration) entre les rives Nord et sud de la Méditerranée: la refondation dans le cadre du Processus de Barcelone, la parité Nord-Sud, la participation de tous, la coopération régionale, la promotion de projets concrets et l'appel à des fonds privés.
C'est dire la déception française, pourtant épanchée en profondeur.
Le 20 mai 2008, la présidence française a publié un communiqué sur l'Union pour la Méditerranée. Il relève notamment que "les autorités françaises approuvent le diagnostic de la Commission : il s’agit à la fois de prendre appui sur les acquis de la coopération euro-méditerranéenne engagée depuis 1995, tout en lui insufflant une nouvelle dynamique pour en surmonter les lacunes et insuffisances.
A leurs yeux, ces objectifs passent par une impulsion politique renouvelée au plus haut niveau…une révision du mode de fonctionnement sur une base paritaire…le lancement de projets de coopération concrets à dimension régionale.
La Commission a fait siennes toutes ces orientations. Nous nous en félicitons. Un examen approfondi du contenu des propositions de la Commission doit maintenant avoir lieu, notamment sur la gouvernance proposée".
En fin de compte, les petites manœuvres nationalistes étroites n'auront pas dissous le grand projet méditerranéen. Et bien que sommeillant et grabataire, le Processus de Barcelone aura survécu. Ce qui est une autre paire de manches…
S.B.F
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