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Union pour la Méditerranée
La Méditerranée, passerelle ou frontière hermétique
Par Soufiane BEN FARHAT
Un nouveau spectre hante l'Europe. Et ce n'est plus celui du communisme. Il a de nouvelles provenances géographiques, de nouveaux tons, teintes et couleurs. C'est devenu un épouvantail que les politiciens populistes et xénophobes agitent à tout bout de champ. Comme on criait jadis à Rome "Anibal ad portas" (Hannibal sous les remparts), on agite aujourd'hui les risques d'"invasion" des peuples du Sud de la planète. Certains esprits chagrins agitent même l'épouvantail de l'islamisation rampante de l'Europe.
La mondialisation a accusé les tensions. Ravivant les braises des vieilles peurs, elle génère de nouvelles psychoses et des abcès de fixation.
En 2004, la commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation relevait que "le fonctionnement actuel de l’économie mondiale souffre de déséquilibres profondément ancrés et persistants qui sont inacceptables sur le plan éthique. C’est le résultat d’un déséquilibre fondamental entre l’économique, le social et le politique. L’économie se mondialise, tandis que les institutions sociales et politiques demeurent essentiellement locales, nationales ou régionales. Aucune des institutions mondiales actuelles n’exerce une surveillance démocratique appropriée des marchés mondiaux ou ne corrige les inégalités de base entre les pays".
N'ayant guère honoré ses promesses initiales, la mondialisation, en fait, c'est d'abord celle des fossés, fractures, crises et conflits. Des populations entières en sont affectées, en Europe même et davantage sur ses flancs Sud et Est. Les laissés-pour-compte de la fête sont légion. Exclus de la terre natale et de la terre d'exil, ils végètent dans le no man's land de l'ostracisme et du refus. Ce sont bien eux que l'écrivain mexicain Octavio Paz a qualifiés de "gens de la périphérie, habitants des faubourgs de l'histoire, commensaux non invités, passés par l'entrée de service de l'Occident, les intrus qui arrivent au spectacle de la modernité au moment où les lumières vont s'éteindre".
En proposant l'Union pour la Méditerranée, les Français ont donné l'impression de vouloir parer à cette iniquité. Il s'agit bien d'une impression, la véracité des discours devant subir avec succès l'épreuve des faits; Le discours n'est guère tranché à ce propos, certes. Toujours est-il que l'on propose de dépasser la relation de partenariat unilatéral de type néo-colonial présidant au processus de Barcelone initié en 1995. Le Président français Nicolas Sarkozy l'a rappelé à maintes reprises.
Chamailleries européennes
En tout état de cause, l'Europe, si elle ne souscrit pas au même diagnostic que la France, frémit à l'unisson aux mêmes pulsions et angoisses. Le vendredi 23 mai 2008, la Chambre de commerce et d'industrie de Paris a débattu le rapport des treize think tanks européens destiné à donner un nouvel élan à la construction européenne. Ce rapport est la contribution aux travaux de la future troïka des pays (France, République tchèque et Suède) qui présideront l'Europe à tour de rôle à partir du 1er juillet prochain. "L'heure est venue d'initier de nouvelles solidarités européennes face aux défis colossaux que constituent le changement climatique, l'approvisionnement énergétique et la gestion de l'immigration" souligne le rapport.
Les think tanks plaident notamment en faveur d'une approche coordonnée de l'immigration légale et illégale en Europe. A l'en croire, les divergences des politiques nationales en la matière sont contre-productives, minent la crédibilité des Etats membres et génèrent des tensions entre eux. C'est ainsi que la France récuse la politique des quotas d'immigrés adoptée intégralement par l'Italie et partiellement par l'Espagne. Pour la France, il s'agirait d'un appel d'air dont elle subira les conséquences d'après elle néfastes.
De son côté, le Parlement européen a dénoncé, dans une résolution votée le 20 mai, les atteintes aux droits des minorités ethniques, et en particulier des roms, qui figurent dans le nouveau décret-loi du gouvernement italien. Ce texte sur l’immigration clandestine proposé par le ministre de l’Intérieur italien, Roberto Maroni, a été inscrit à l’ordre du jour du premier conseil des ministres du gouvernement Berlusconi, le 21 mai 2008. Il crée un délit aggravé d’immigration clandestine susceptible d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu'à quatre ans. Un délai jugé éminemment excessif par rapport au projet de directive européenne sur la rétention des immigrés clandestins. Le Parlement européen a par ailleurs critiqué la décision italienne de fermeture de l’espace Schengen aux ressortissants roms roumains.
Et si chamailleries européennes il y a en l'occurrence, c'est bien parce que le processus de Barcelone a été loin d'atteindre ses objectifs initiaux.
Heurs et malheurs de Barcelone
Qu'en est-il au juste? Initié en grande pompe en 1995 à Barcelone (Espagne), ce partenariat se déclinait en trois volets: politique, économique et socio-culturel. Il aspirait à faire de la Méditerranée une aire de paix et de stabilité, créer une zone libre-échange méditerranéenne à l'horizon 2010 et renforcer les relations humaines et sociales transméditerranéennes.
Triple ambition, triple échec, comme le souligne si bien le rapport Mediterra 2008 du Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes basé à Paris: "Malheureusement, en l'espace d'une décennie, la promesse euro-méditerranéenne s'est successivement transformée en prétention puis en déception. Prétention d'abord, car le partenariat n'a pas eu les moyens de ses ambitions. L'UE s'est prioritairement concentrée sur son élargissement à l'Est et n'est pas parvenue à développer une politique étrangère commune. Les ressources financières mobilisées au sein du programme MEDA se sont souvent révélées inopérantes. De leur côté, tous les pays partenaires méditerranéens n'ont pas suffisamment progressé dans l'ouverture et les réformes. Déception ensuite, car jusqu'à présent, aucun des trois grands objectifs de Barcelone ne s'est concrétisé. La région est plus que jamais secouée par les tensions, or le but était de la pacifier. L'intégration économique ne se fait pas, or une zone de libre-échange est censée voir le jour à l'horizon 2010. Enfin, la promotion du dialogue culturel s'est heurtée, parfois, à l'érosion d'une culture du dialogue pourtant si particulière dans la région".
Le processus de Barcelone s'est caractérisé par ailleurs par son aspect européocentriste prononcé, ainsi que par ses carences institutionnelles et ses lourdeurs bureaucratiques et procédurales. Une partie extrêmement importante, atteignant par moments les 80%, des sommes allouées par l'Europe, a été récupérée par des bureaux d'études et autres expertises européens. Certains parlent même de "racket" à ce propos. Le cynisme à ce niveau est tel que certains pays européens, non contents de gonfler démesurément les chiffres de l'aide au développement, y incluent même les annulations de dettes et les frais de rapatriement des clandestins. Souhaitons qu'ils n'y prennent pas en compte les frais de gestion des prisons où croupissent immigrés.
Il faudrait prendre également en ligne de compte l'irruption de plus en plus manifeste des Etats-Unis d'Amérique dans la région depuis le 11 septembre 2001. Irruption qui s'est traduite, entre autres, par le fameux et fort controversé "Broader Middle East and North Africa". Ajoutons-y l'impossible résolution du conflit israélo-palestinien et israélo-arabe, la persistance effrontée de l'occupation et de l'édification des colonies de peuplement juives en Palestine occupée avec l'assentiment de l'Europe, et l'on comprendra l'étendue du désastre.
Un désastre tel que lors de la célébration du dixième anniversaire du processus de Barcelone en 2005, aucun chef d'Etat des pays du Sud de la Méditerranée n'a été au rendez-vous.
Poids du nombre et opportunités stratégiques
Au bout du compte, la Méditerranée se présente aujourd'hui davantage en frontière hermétique qu'en passerelle. Elle n'en finit plus de cristalliser les lignes de failles et de fractures. Ecart de richesses d'abord. On compte une moyenne de 3.000 dollars de revenu annuel par habitant au Sud contre 30.000 dollars par an et par habitant au Nord. Un écart de 1 à 10 sans équivalent ailleurs dans le monde. Ecart d'employabilité et de niveau de chômage ensuite. Il faudrait, selon l'Ocde, créer, d'ici 15 ans, pas moins de 40 millions d'emplois en Méditerranée pour maintenir le chômage à son niveau actuel, par ailleurs fort élevé dans les pays du Sud. Insignifiance du niveau d'investissements aussi. L'Europe consacre moins de 2% de ses investissements au Sud contre 20% des investissements américains et 25% des investissements japonais à destinations de leurs Sud respectifs.
Cocktail extrêmement explosif en somme.
La pression démographique accuse les déséquilibres. La Méditerranée qui ne comptait que 285 millions d'habitants en 1970, en comptait 378 millions en 1990 et 454 millions en 2005 (7% de la population mondiale sur 6,3% des surfaces émergées du globe) et en comptera 520 millions en 2020. De 1990 à 2020, la croissance démographique au Nord de la Méditerranée sera de 8% (+14 millions de personnes) contre une croissance de 65% au Sud (+130 millions de personnes). Pour un méditerranéen en plus au Nord, on comptera dix de plus au Sud. On est bien loin des années 80 où on dénombrait un méditerranéen au Nord pour un méditerranéen au Sud. En 2020, les deux tiers des Méditerranéens seront localisés sur la rive Sud.
Considérée dans son ensemble, l'aire géopolitique euro-méditerranéenne offre pourtant un immense potentiel. Les 500 millions d'habitants des 27 Etats membres de l'Union européenne ajoutés aux 330 millions d'habitants des pays sud-méditerranéens constitueront, en 2020, un ensemble de 830 millions d'habitants, soit 11% de la population mondiale.
En cas de développement harmonieux et régulé, sans à-coups, cela peut constituer une immense chance pour les deux rives, voire même un imposant pôle de développement mondial.
Et c'est en cela que le projet d'Union pour la Méditerranée constitue une formidable opportunité stratégique offerte aux peuples de la région.
S.B.F
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