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Retour de France
Frémissements néoconservateurs au pays de Voltaire
Par Soufiane Ben Farhat
Les départs ne sont pas forcément ceux que l'on souhaite. "Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m'apprête à raconter mes expéditions" annonçait férocement Claude Lévi-Strauss dans Tristes tropiques.
On peut toujours voyager pour se disperser dans la contemplation des éléments. Mais c'est toujours peu. L'on ne peut se passer du commerce des hommes.
En ces temps moroses, la France s'offre sous un jour crispé. Elle se découvre de nouveaux archaïsmes sous forme d'inédits coups de cœur.
Lorsqu'ils se mettent à parler en anglais à tout bout de champ, les Français perdent quelque peu leur âme. Désormais, dans les rencontres des responsables français avec des journalistes étrangers, il y a un incontournable rituel: "Dans quelle langue souhaitez-vous que je parle"? s'interroge l'orateur. Vous n'avez pas encore esquissé l'ébauche d'une réponse qu'il relance de plus belle "si you preferr ze anglish, aye ken spik in ze language of shakespeare"!
Il n'est plus rare de se retrouver dans quelque haute institution française, en compagnie de journalistes intégralement ou majoritairement francophones, face à un responsable français s'échinant, par moments à la diable, à parler en anglais. Il semble même que cela soit devenu la posture privilégiée des nouveaux registres de la distinction. Dans les couloirs de l'administration française, c'est à qui mieux mieux (better better pour être fidèle à l'allure des choses).
Ces nouveaux penchants linguistiques ne trahissent pour autant pas un engouement subit pour la Grande-Bretagne. Aux yeux des Français, l'Angleterre (et par voie d'extension la Grande-Bretagne et le Royaume Uni) est toujours la perfide Albion. En revanche, l'Amérique est l'objet de toutes les nouvelles ferveurs affectives.
C'est étrange, mais c'est comme ça. Air des temps oblige, les élites françaises semblent fascinées par les Etats-Unis d'Amérique. Un peu partout en France –mais aussi en Italie et en Espagne- ce sont désormais les think tanks qui semblent avoir la faveur des politiciens. Institutions de droit privé, regroupant des "experts" plus ou moins spécialisés, les think tanks sont supposés disposer d'une expertise d'analyse et de réflexion autorisée pour formuler des propositions de politique publique.
Mais ce n'est pas une simple question de forme. Il y a aussi le fond et les penchants. Les think tanks en question grouillent des partisans de la nouvelle droite conservatrice. Les néoconservateurs français commencent là où, déprimés par leurs propres désastres, les néoconservateurs américains rendent le tablier.
Fait révélateur, en France, les typologies discursives sont enserrées dans un carcan néo-manichéen et particulièrement tranché. Un nouveau corpus conceptuel et sémantique s'y apparente à celui des néo-conservateurs américains aux débuts de l'ère Bush. Les états-majors politiques reproduisent les nouvelles formules-choc à l'emporte-pièce. Les médias aux ordres aidant, les gens les gobent comme des veaux. Le tout dans un emballage soft et politiquement correct. On parle désormais d'"immigration choisie", on évoque de plus en plus le "droit du sang" dans les travées de l'hémicycle, les pratiques douteuses des lobbyistes (de l'OGM, du nucléaire ou de la grande distribution) séquestrent les députés et sénateurs. L'hyperlibéralisme aux dents de loup revient de loin. On affiche volontiers ses penchants pro-israéliens et likoudniks. Le soixantième anniversaire de la création d'Israël (la Nakba, catastrophe pour les Palestiniens et Arabes) a été célébré avec grande pompe, à l'unisson, droite revigorée et séquelles de la gauche confondues.
Ils grouillent, gribouillent et grenouillent
On évoque toujours sournoisement les prétendus aspects positifs de la colonisation française, notamment (spécialement même) en Afrique du Nord. Fin mai 2OO8, le magazine Le Point publie un dossier spécial (avec Une et affiches publicitaires envahissantes) intitulé Quand l'Algérie était française. On y lit notamment "Il y a cinquante ans, le 13 mai 1958, le général de Gaulle est rappelé au pouvoir à la suite des troubles insurrectionnels en Algérie. Pour les Européens, ceux que leurs compatriotes de métropole surnomment péjorativement les «pieds-noirs», il représente le dernier espoir de conserver cet éden. Quatre ans plus tard, c’est l’exil, et ce monde de lumière se transforme en paradis perdu. Pour les Algériens, l’ombre dominatrice de la France disparaît au terme d’une terrible guerre d’indépendance. Mais si une nation est née, l’Algérie a aussi été française pendant cent trente-deux ans et, depuis sa difficile conquête, commencée en 1830, deux peuples y ont cohabité pour le meilleur et pour le pire. De cette longue page d’Histoire l’actualité ne retient que la polémique sur le passé colonial de la France et les accusations algériennes de «génocide» qui succèdent aux exhortations hexagonales à la repentance. Heureusement, l’Histoire est bien plus compliquée que cela"...Entendre, l'Histoire est bien plus "compliquée" que les aspects éminemment négatifs de la colonisation. Il est décidément des nostalgies…
Jacques Julliard fulmine :"Sans blague, la France n'est-elle pas tombée sur la tête? Ce mélange de roublardise médiatique et de sénilité militante n'est-il pas en train de plonger le pays dans le formol et de faire de chacun de nous le linceul de son propre passé? La fascination débile pour les chiffres ronds, la commémoration de tout ce qui bouge encore et surtout de tout ce qui ne bouge plus est en train de transformer la démocratie française en mémocratie gâteuse…Il y a un côté nécrophile dans tout ce remue-ménage" (le Nouvel Observateur du 28 mai P50).
A l'issue de trois révolutions, cinq Républiques, une révolution industrielle et des révolutions post-industrielles, la France semble en mal avec ses traditions jacobines et républicaines. On est ainsi passé du mythe à la désillusion en transitant par l'utopie et l'illusion. Entre-temps, les nouveaux prestidigitateurs ont investi la place.
Ils sont dans les médias et les associations où ils grouillent, gribouillent et grenouillent plus qu'ailleurs.
Des frémissements néoconservateurs, il s'en trouve aussi au pays de Voltaire. En fait, phénomène d'élite plutôt que de masses, ces reconversions néoconservatrices constituent la gangue d'un tissu socio-politique en émoi.
Les masses, elles, ont d'autres chats à fouetter. Courant mai, des manifestations et grèves d'envergure ont émaillé la France. La grogne monte. Les effets pervers de la hausse des prix des produits énergétiques et alimentaires se fait lourdement ressentir. Certains corps de métiers (tels les pêcheurs) préfèrent débrayer plutôt que travailler à pure perte. Fer de lance du mouvement, les agriculteurs sont bientôt rejoints par les routiers (et les taxistes et ambulanciers) qui multiplient les opérations escargot notamment en région parisienne. A l'instar de ce qu'il en est des pêcheurs et routiers en Espagne, Portugal et Italie. Les acteurs changent mais le feuilleton se poursuit.
Partout, c'est le régime à sec. Le renchérissement du coût de la vie étale ses rictus de ressentiment sur les grands boulevards. Paris y perd en convivialité. Certes, il y a toujours l'incomparable ambiance du Quartier latin, des abords de la montagne Sainte Geneviève, du Mouffetard et de Montmartre. Mais il n'en demeure pas moins que Paris se dépeuple (le mètre carré coûte de 10.000 à 13.OOO euros rive droite, côté Grands boulevards) et ressemble de plus en plus à un musée par moments.
Bourguiba, Guaino et les "colonisables"
Ces derniers temps, la France s'apprête à assurer dès le 1er juillet sa présidence tournante de l'Union européenne. La prochaine présidence tournante française n'interviendrait que dans treize ans, l'UE comptant déjà 27 Etats membres. Parmi les grands chantiers prioritaires de cette présidence, la France compte accueillir les 13 et 14 juillet le premier sommet des chefs d'Etat de l'Union pour la Méditerranée, qui sera créée du même coup. Initialement prévu pour regrouper les 22 pays riverains de la méditerranée qui ont les pieds dans l'eau, le projet français a été particulièrement rétréci quant à son contenu et démesurément élargi quant à sa forme. Particulièrement mis à mal par l'Allemagne et la majeure partie des pays européens, il regroupe désormais plus de 54 pays, dont les pays européens riverains de la mer du Nord et de la Baltique. Il devait être articulé autour de l'intégration, c'est désormais la coopération à géométrie variable qui y préside. Il devait être une alternative au Processus de Barcelone chancelant et décevant, c'en est désormais une refondation d'autant plus désobligeante que sa nouvelle appellation rébarbative "Processus de Barcelone: Union pour la Méditerranée".
Rencontre à la Résidence Marigny jouxtant le Palais de l'Elysée le 19 mai 2008, avec M. Henri Guaino, conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, président de la République française.
L'homme a un regard pénétrant mais fuyant, son caractère passionné saute aux yeux. Un caractère que soulignent de nombreux tics et quelques rictus. Il se racle constamment et quasi imperceptiblement la gorge. On parle d'Union pour la Méditerranée "mon idée à l'origine" concède-t-il. Il refuse de reconnaître que la France a cédé aux pressions européennes, surtout allemandes, en la matière:"c'est une refondation du processus de Barcelone, précise-t-il. Elle est fondée sur le partenariat et l'union à géométrie variable. On passe d'un système d'aide (du Nord au Sud) à un système de partenariat…La France n'a pas cédé, nous ne sommes pas seuls, on est arrivé à refonder le processus de Barcelone…Je ne suis pas naïf, je ne suis pas sceptique non plus, je suis déterminé. Ceci étant, je ne suis pas le Président".
Visiblement, il aime discourir avec les journalistes (c'est une manie chez certains politiques et diplomates). Sachant qu'il rédige les discours de Sarkozy, je le félicité pour la teneur du discours prononcé par le président français il y a quelques mois à Constantine (en Algérie). Ravi, il m'en remercie à son tour. Je lui dis que ce discours est à celui de Dakar ce que le Canada est à l'Australie, c'est à dire l'antipode. Il sort de ses gonds, s'énerve et s'enflamme. Ses mots sont durs à l'endroit de certains commentateurs qui, à l'en croire, n'ont pas compris ou bien lu le discours de Dakar.
J'enfonce le clou et lui dis que moi aussi, j'ai lu Hegel. Réagissant au discours controversé de Nicolas Sarkozy du 26 juillet 2007 à Dakar, l’intellectuel camerounais Achille Mbembe a souligné que le président français avait repris « presque mot à mot » des passages de la section consacrée à l’Afrique dans l’ouvrage du philosophe allemand Friedrich Hegel, La Raison dans l’histoire considéré comme un des sommets de la pensée occidentale. Henri Guaino a déclaré alors « assume[r] le discours de Dakar ligne à ligne, mot à mot, à la virgule près ». La « leçon » sur l’Afrique prononcée par Hegel à Berlin il y a près de deux siècles, est fondée sur une méconnaissance en bonne et due forme et présente une vision européocentriste de l’histoire et de la culture africaines. Pour de nombreux commentateurs, elle contient une vision raciste.
Guaino me fixant droit dans les yeux : "Bourguiba disait que si on a été colonisé c'est parce qu'on était colonisable" assène-t-il. Je le fixe intensément dans les yeux et lui rétorque que je connais un peu la question, venant d'achever la rédaction d'un livre sur la période précoloniale directe de la Tunisie. En fait, la Tunisie, qui était alors en avance par rapport à des pays comme l'Espagne et l'Italie, a été rendue "colonisable" à cause précisément du consul français Léon Roches. Et Napoléon III a réprimandé ce dernier pour avoir permis aux Tunisiens de disposer d'une constitution en 1861 (la première du monde arabe et musulman) laquelle constitution empêche les prétentions colonialistes françaises sur la Tunisie. On connaît la suite; la France s'est opposée aux réformes modernistes tunisiennes et a ruiné le pays, en prélude à son occupation en 1881.
Henri Guaino me dit qu'il compte rédiger un article pour répondre à ses contradicteurs. J'attends de le lire avec impatience.
Le lendemain, j'apprends que les Suisses s'apprêtent à voter par référendum une initiative visant à durcir les conditions de naturalisation des étrangers en soumettant chaque procédure au vote des citoyens sans possibilité de recours.
J'entends une étrange injonction comme celle faite au voyageur de Supervielle: "Voyageur, voyageur, accepte le retour, il n'est plus place en toi pour de nouveaux visages". Il est temps de regagner Tunis.
Et puis, à bien y voir, il y a mille et une manières de voyager. Comme disait Lao Tseu, le vrai voyageur n'a pas de plan établi et n'a pas l'intention d'arriver.
S.B.F
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