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[15/06/2008 12:40]
Démentis cinglants du référendum irlandais

Démentis cinglants du référendum irlandais

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Pour un vendredi 13, c'était plutôt la poisse et son illustration on ne peut plus funeste. Avant-hier, les résultats définitifs du référendum irlandais sur le traité de Lisbonne sont tombés comme la fine lame d'un sabre cruel : le "non" franc l'emporte 53,4%, contre 46,6% de "oui".

Sacro-saint, le peuple a parlé. Quatre millions d'électeurs irlandais, ont enterré le traité de Lisbonne et replongé l'Europe dans l'incertitude. Savourant une "une grande et belle journée pour tout Irlandais et tout Européen", le désormais d'affaires irlandais Declan Ganley, noniste notoire, n'y va pas du dos de la cuillère. A l'en croire, c'est "la troisième fois que le même message est envoyé par plusieurs millions de citoyens européens à une élite à Bruxelles non élue et qui n'a pas de comptes à rendre.

A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, certes. Mais, précisément, le taux de participation de 53,1% en dit long sur l'étendue de l'exploit. Tous les analystes faisaient d'un pareil taux de participation le corollaire obligé d'une splendide réussite du "oui". Ce fut tout à fait le contraire.

Vox populi, vox Dei (la voix du peuple est la voix de Dieu) disaient les Latins. Ici, la sentence semble être également celle d'un paradoxal destin. Les électeurs irlandais ont mis en grippe, par référendum interposé, le devenir de l'édifice institutionnel européen en construction.

Du coup, malgré les exercices contorsionnistes des politiciens faisant peu de cas de la franche opinion populaire, la donne stratégique change. En Europe même et sur la carte de positionnement international.

Intra-muros, les dirigeants européens doivent prendre compte du divorce croissant et manifeste, voire vertigineusement irrémédiable, entre l'Europe institutionnelle et élitaire d'un côté et les citoyens européens de l'autre.

Souvenons-nous: à l'issue des retentissants "non" référendaires français et néerlandais au traité de la Constitution européenne il y a trois ans, il s'est trouvé des voix pour prôner d'écarter le peuple des choix institutionnels européens. Ce qui fut fait en un tournemain politique sur la base d'une phraséologie juridique légitimatrice.

Depuis un an, le président français Nicolas Sarkozy s'est enquis de sortir l'Union européenne de l'impasse en négociant un nouveau texte pour remplacer la Constitution rejetée par les Français et les Néerlandais. Avec une garantie en béton de surcroît, celle consistant à ne point recourir au référendum pour faire ratifier le nouveau texte.

Seule exception, l'Irlande toujours fidèle a cette bonne vieille consultation populaire que traduit si bien le référendum. Les électeurs irlandais, on en faisait peu de cas dans les couloirs de la machine bureaucratique européenne à Bruxelles et Strasbourg en somme. Et puis, se disait-on à part soi, les Irlandais sauront être reconnaissants. Leur pays n'est-il pas, grâce à l'intégration européenne, le deuxième pays le plus prospère d'Europe alors qu'il était à la traîne avant son adhésion à la CEE en 1973?

Ainsi, à force d'autoréférentialité, les prestidigitateurs croyaient dur comme fer que le tour de passe-passe politico-juridique est devenu réalité. De sorte que les résultats du référendum irlandais leur opposeront un véritable démenti cinglant.

Précisément, dans le détail, ces résultats révèlent un net clivage entre des électeurs les moins aisés qui ont massivement rejeté le traité de Lisbonne d'une part, et les électeurs les plus favorisés qui l’ont massivement approuvé de l'autre.

Ainsi en est-il des zones rurales et ouvrières qui ont rejeté en bloc le traité de Lisbonne. En revanche, le "oui" a obtenu ses meilleurs résultats dans les quartiers les plus favorisés de Dublin, qui regroupe à elle seule le quart des électeurs irlandais. Dans la banlieue sud de Dublin, secteur plutôt aisé, le "oui" a même obtenu 63%.

En ces temps de crise, de hausse vertigineuse des cours des hydrocarbures, de chocs alimentaire mondial et de pénuries, les citoyens sont mus beaucoup plus par les peurs et angoisses que par les convictions. En Irlande comme partout ailleurs en Europe, le citoyen est préoccupé par les répercussions du choc pétrolier, l'envolée de l'euro et la dérégulation des flux migratoires intra-européens en prime. Autant de questions lancinantes auxquelles l'UE n'a guère donné de réponses ou ne fut-ce que l'ébauche d'une explication.

Sur le plan international, le "non" irlandais fragilise davantage l'Europe. En effet, le traité de Lisbonne était supposé offrir une panacée à l'inconsistance européenne manifeste dans le tissu politique et décisionnel planétaire. Il devait instaurer notamment un président permanent du Conseil européen, un chef de la diplomatie européenne et réinstaurer le système de la double-majorité pour les votes au sein du Conseil des ministres.

Ainsi, tout porte à croire que le Conseil européen des 19 et 20 juin aura l'allure d'un sommet de crise. De son côté, après avoir cultivé tous les espoirs, la présidence française tournante de l'UE, qui débute le 1er juillet prochain, aura toute l'allure d'un chemin de croix semé d'embûches. Ne nous y trompons pas, le "non" irlandais constitue incontestablement un revers de la politique française, tant en amont qu'en aval de ce référendum qui restera dans les annales.

Hier à Paris, en rentrant à l'Elysée pour sa visite d'adieu, le président américain Bush pouvait à loisir savourer une mini victoire personnelle. Peu auparavant, il avait déclaré soutenir fermement l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne. Une manière d'enfoncer le clou et jeter un pavé dans la mare déjà profondément opaque et sombre d'une Europe plus fragilisée que jamais.

S.B.F

 





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