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Union pour la Méditerranée
La foire d'empoigne
Par Soufiane Ben Farhat
Grand branle-bas de combat en vue de la présidence française tournante de l'Union européenne, qui débute le 1er juillet. Et pour cause: il faudra attendre pas moins de treize ans pour la prochaine présidence. Europe des Vingt-sept oblige. Seulement, les couacs superposés semblent au rendez-vous pour ternir une gestion que les Français veulent éclatante. Le "non" irlandais au traité de Lisbonne est ainsi venu se greffer aux difficultés immanentes au lancement de l'Union pour la méditerranée, si chère au président Nicolas Sarkozy…
On savait depuis longtemps déjà la France pays des polémiques par excellence. Cette fois, loin de se limiter à la classe politique française qui en est si friande, la polémique dépasse les frontières de l'Hexagone.
Retraçons les faits. Le président syrien Bachar al-Assad a été invité il y a deux semaines par le président Sarkozy aux cérémonies de la fête nationale du 14 juillet à Paris. Date hautement symbolique en France certes. De surcroît, ce sera au lendemain du premier sommet de l'Union pour la Méditerranée (UPM) auquel Bachar al-Assad devrait participer avec une cinquantaine de dirigeants étrangers.
Comme on devait s'y attendre, cette invitation a fait l'objet de violentes critiques en France. Ce qui n'est guère pour étonner outre mesure quand on sait que le Likoud israélien profite de solides relais dans la classe politiques française, et les instances médiatiques, toutes tendances confondues. A l'occasion des visites en France des chefs de gouvernement israéliens, c'est tout un autre topo. On se bouscule à hue et à dia pour jouer les premiers violons dans le concert des sympathies, voire des allégeances, ostentatoirement affichées avec Israël.
Cette fois, la polémique s'est manifestée ailleurs. En tournée d'adieu en Europe, le président américain George W. Bush en a profité à Paris pour appeler le Liban et la Syrie à établir des relations diplomatiques "à part entière" et des "relations de bon voisinage fondées sur la sécurité et la souveraineté". M. Bush a saisi l'occasion pour réclamer de la Syrie qu'elle cesse "d'être de connivence avec les Iraniens". Visiblement gêné, le président français s'est empressé de rectifier le tir en guise de justification, en présence de son encombrant hôte américain. "J'avais dit à M. Bachar al-Assad: que la Syrie laisse le processus présidentiel se dérouler et nous reprendrons contact. Nous avons repris contact", a-t-il ainsi déclaré. Il est vrai que, peu auparavant, la Syrie s'est dite prête à ouvrir une ambassade à Beyrouth, après la formation d'un gouvernement d'unité nationale au Liban.
Certains ont fait valoir que la vocation révolue de la France, fille aînée de l'Eglise et bras armé de la papauté et de la chrétienté d'Occident, devrait l'inviter à assumer ses "responsabilités chrétiennes au Levant". Dimanche 15 juin, l'ancien président libanais Amine Gemayel, un des leaders de la majorité pro-occidentale, a jugé la France "un peu trop pressée" à donner des gages" à M. Assad. Le Liban "n'a toujours pas de gouvernement et il est très clair que les difficultés viennent de l'opposition, des alliés de la Syrie", a notamment déclaré M. Gemayel à un journal français.
Réconciliation franco-syrienne
Le rouleau compresseur des critiques n'a point tari. Lundi 16 juin, la garde des Sceaux française Rachida Dati a estimé que "ce qui est choquant, c'est de fermer la porte aux bonnes volontés, c'est de ne pas vouloir discuter, pour faire dans l'intérêt d'autres pays, d'autres peuples…S'il faut discuter avec Bachar el-Assad, s'il doit être là pour le 14 juillet, je crois qu'il ne faut se priver de rien pour éviter la souffrance de nombreuses populations dans cette région du monde…Dans cette région du Golfe, au Moyen-Orient, c'est capital la paix, donc il faut pouvoir avancer avec tout le monde, y compris avec ceux qui ont été plus en retrait, ou peut-être aussi pas très regardant s'agissant de leur implication dans la paix. Entendre, la présence du président syrien Bachar el-Assad et du premier ministre israélien Ehud Olmert côte à côte sur une tribune officielle à Paris est plus que souhaitée. En même temps, Rachida Dati a souligné l'importance du "grand projet de l'Union pour la Méditerranée, le grand rêve".
La veille, les entretiens des deux émissaires français Jean-David Levitte, conseiller diplomatique du président français Nicolas Sarkozy, et Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée, avec M. Assad à Damas ont été "utiles et constructifs", ont rapporté la présidence française et l'agence officielle syrienne Sana.
Outre les questions régionales, les discussions ont également porté sur le sommet de lancement de l'Union pour la Méditerranée (UPM), le 13 juillet à Paris.
Il est important de souligner que les relations franco-syriennes s'étaient nettement détériorées après l'assassinat en février 2005 de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri. Fortement soupçonnée et prise à partie en France même plus qu'ailleurs, la Syrie a pourtant nié toute implication.
Damas a laissé le fauteuil de son ambassadeur vacant à Paris depuis trois ans. Fin 2007, le président Sarkozy a suspendu les contacts bilatéraux à haut niveau, affirmant que Damas bloquait l'élection d'un président libanais.
Le dialogue n'a repris qu'au lendemain de l'élection, le 25 mai, de Michel Sleimane, aux termes de l'accord de Doha entre l'opposition proche de Damas et la majorité antisyrienne soutenue par l'Occident.
Bref, c'est la réconciliation franco-syrienne.
Mais ce n'est pas tout. Ce rapprochement franco-syrien intervient aussi alors qu'Israël et la Syrie ont engagé des pourparlers indirects par Turquie interposée. En même temps, le président Assad a affirmé que son pays coopérera avec l'agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) dont une délégation devait se rendre le 22 juin en Syrie pour enquêter sur une présumée installation nucléaire attaquée par l'aviation israélienne en septembre dernier.
On a comme la nette impression d'un redéploiement diplomatique français d'envergure. Et le fait que cela intervienne à la veille de la présidence française de l'UE ne semble guère fortuit.
En effet, la France voudrait bien marquer sa présidence par un certain nombre de signaux forts. Certes, il y a les contingences euro-européennes proprement dites. Ainsi en est-il des questions d'énergie et de climat, d'immigration, de défense et d'agriculture auxquelles la France s'attelle, avec l'étroite collaboration de l'Allemagne, à trouver, sinon des solutions immédiates, du moins une formulation adéquate.
Mais incontestablement, la France s'attache à faire en sorte la naissance de l'Union pour la Méditerranée soit le temps fort de sa présidence. Pour ce faire, elle ne ménage guère ses efforts et sollicite le concours de toutes ses tendances et affinités politiques, dans une espèce d'union sacrée.
Recadrages décevants
Seulement, là aussi, il faut faire avec les pesanteurs et réticences. Initialement, le président Nicolas Sarkozy a lancé l'idée d'une UPM qui regrouperait les 22 pays strictement méditerranéens, ceux qui ont les pieds dans l'eau en somme. Mais c'était compter sans la prompte levée de boucliers de l'Allemagne et de nombreux pays européens, Italie et Espagne en tête. Pour Berlin et ses alliés de circonstance, le projet français viserait à exclure les pays européens non riverains de la Méditerranée et de générer une espèce de division du travail qui confine l'Est de l'Europe dans la sphère allemande et le Sud dans la zone d'influence française.
Pour d'autres capitales européennes, cela sent le souffre. A les entendre, la France voudrait contourner les mécanismes en vigueur et siphonner les fonds européens (4,6 milliards d'euros de 2000 à 2006) pour servir ses propres intérêts dans une aire éminemment prioritaire.
Bref, après moult tergiversations, charges et attaques non déguisées, la Commission européenne s'est saisie du dossier. Lundi 19 mai 2008, la Commission européenne a présenté des propositions devant être avalisées par le sommet fondateur de l'Union pour la Méditerranée (UPM) les 13 et 14 juillet prochains à Paris. L'intitulé même du document en dit long sur le compromis qui y a présidé: "Processus de Barcelone:Union pour la Méditerranée".
La déclaration précise bien que le projet englobe les États membres de l’UE et les États riverains de la Méditerranée qui ne sont pas membres de l’UE. En plus, c'est une refondation du processus de Barcelone initié en 1995 et se soldant jusqu'ici par une somme plutôt nulle. Au-delà de ses espoirs énonciatifs, ce processus a engendré la déception tant des dirigeants que des peuples. Ce fut tellement patent que lors du dixième anniversaire du lancement de ce processus, en 2005, aucun chef d'Etat du sud de la Méditerranée n'a pris la peine de s'y joindre. Pourtant, les dirigeants européens semblent y tenir toujours, en dépit de tous les bilans unanimement négatifs.
Pour la France, la couleuvre est dure à avaler. Meurtrie et la mort dans l'âme, la France a pris acte. Elle a salué l'engagement européen en faveur de l'UMP dans le cadre du processus moribond et amorphe de Barcelone.
Il faut dire que les Français ne sont pas au bout de leurs peines. La charge est venue cette fois du Sud. A l'ouverture d'un mini-sommet arabe organisé sur l'UMP mardi 10 juin à Tripoli, le numéro un libyen Mouammar Gueddafi s'est déclaré contre le projet de l'Union pour la Méditerranée. "Nous sommes des pays membres de la Ligue arabe et aussi de l'Union africaine et nous ne prendrons en aucun cas le risque de déchirer l'unité arabe ou africaine. Il faut que nos partenaires (européens) comprennent bien cela…Si l'Europe veut coopérer avec nous, qu'elle le fasse avec la Ligue arabe ou l'Union africaine (...) nous n'acceptons pas que l'Europe traite avec un seul groupe" de pays, a-t-il ajouté. Il a estimé que les projets économiques promis aux pays du sud de la Méditerranée étaient un "appât" et représentaient "une sorte d'humiliation" pour ces pays. "Nous ne sommes ni des affamés ni des chiens pour qu'ils nous jettent des os", a-t-il surenchéri.
Les présidents tunisien Zine El Abidine Ben Ali, algérien Abdelaziz Bouteflika, mauritanien Sidi Ould Cheikh Abdallahi, syrien Bachar al-Assad et le Premier ministre marocain Abbas El Fassi assistaient à ce mini-sommet. De son côté, le président égyptien Hosni Moubarak, pressenti pour coprésider l'UPM, ne participeait pas au mini-sommet arabe de Tripoli afin d'éviter son homologue syrien Bachar el-Assad, avec qui il est brouillé.
Quelques jours auparavant, lors d'un Forum des pays de la Méditerranée (Formed) à Alger, les pays arabes avaient demandé des "clarifications" sur la participation d'Israël à l'UPM. Le même jour, le président français a affirmé que la présence d'Israël ne posait "pas de problème" à des pays comme l'Egypte, la Tunisie et le Maroc.
Et, last but not least, le "non" irlandais au traité de Lisbonne est intervenu à l'issue du référendum du 12 juin pour en rajouter à la complexité d'une situation déjà inextricable.
Face à cette foire d'empoigne au Nord comme au Sud, la France en est réduite à revoir ses ambitions à la baisse. Même si, ici comme ailleurs, les déclarations politiques n'en finissent pas d'arrondir les angles. Dans les discours, c'est une simple question de syllabes et d'inflexions de voix. Dans les faits, c'est tout autre chose.
S.B.F
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