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Karadzic devant le TPIY
Détention dorée et souvenirs macabres
Par Soufiane BEN FARHAT
A force d’être impeccables et politiquement correctes, les logiques discursives deviennent par moments outrageantes. Ainsi en est-il de l’état ostentatoirement affiché des droits de l’homme dans certains pays européens.
Devant être extradé cette semaine et transféré au centre de détention du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) de La Haye, Radovan Karadzic n’a pas à s’inquiéter outre mesure. Et pourtant, les chefs d’inculpation qu’il encourt ne sont guère des moindres : génocide et crimes de guerre en raison notamment du siège imposé durant 43 mois à Sarajevo et du massacre de 8.000 Musulmans bosniaques à Srebrenica.
Des informations qui ont fait le tour du monde ont insisté sur le fait qu’il sera l’hôte d’un centre de détention "sur mesure", construit à l'intérieur d'une prison néerlandaise. Soit un logis plutôt doré de quinze mètres carrés. Selon le TPIY, les cellules dépassent même en qualité les normes internationales pour ce qui est de l'espace, de l'éclairage et des équipements. Semblables à des salles de dortoir de collège pour adolescents, "elles sont dotées de toilettes et lavabos, d'étagères, d'un poste de télévision et d'une table".
L’atmosphère y est plutôt "conviviale". Radovan Karadzic pourra à loisir y jouer au ping-pong avec ses anciens ennemis. Les détenus y préparent ensemble des plats balkaniques, regardent la télévision et pratiquent des jeux de société. Ils y jouent en plus au volley-ball, au football, au tennis ou aux fléchettes.
Karadzic est bien servi. Et il ne viendrait à l’esprit de personne de contester les avantages et commodités dont il bénéficie dans son milieu carcéral, fut-il exceptionnellement doré, clean et aseptisé.
Mais l’on ne peut s’empêcher d’éprouver une certaine gêne due aux souvenirs et implacables réminiscences. Comme ceux relatifs à l’insoutenable siège de Sarajevo qui a duré près de quatre ans et dont Karadzic a été le sinistre et tristement célèbre maître d’oeuvre.
Surnommé "le boucher des Balkans", Radovan Karadzic s’était promis de livrer la ville, débarrassée de la majorité de ses habitants musulmans, aux paysans serbes. "Je suis né, écrivait-il quelques années plus tôt, pour vivre sans tombeau, ce corps humain ne mourra jamais, il n'est pas né seulement pour sentir les fleurs mais aussi pour incendier, tuer et tout réduire en poussière". Il s’avoue hanté par une "terrible vision de Sarajevo brûlant comme de l'encens avec notre conscience s'envolant en fumée". Son obsession du "déferlement islamique" confine à l’abcès de fixation sanguinaire. Son slogan de campagne est on ne peut plus macabre: "Allons en ville pour tuer la racaille" écrit-il sans détours.
Il mettra la Bosnie à feu et à sang. Il y entreprend le nettoyage ethnique des Croates et des Musulmans dans l'Est comme dans le Nord. Ses hordes déchaînées d’escadrons de la mort Serbes rivalisent d’ingéniosité dans le registre de la cruauté et de la folie meurtrière: massacres en masse, meurtres à large échelle commis méthodiquement et de sang froid, camps de concentration, tortures, viols et déportation.
Le summum de l’horreur est atteint à Srebrenica où Karadzic et Mladic ordonnent le massacre de pas moins de huit mille musulmans en moins de cinq jours (du 11 au 16 juillet 1995). Un véritable génocide commis au vu et au su de la communauté internationale. Même les colonnes de fuyards –estimés à environ douze mille cinq cents personnes dont de très nombreux vieillards- sont bombardées à l'aide de canons antiaériens et de mitrailleuses lourdes.
Implacables réminiscences et tristes rictus de l’effroi de ce qui fut le pire des crimes commis en Europe depuis la Deuxième guerre mondiale. Pourquoi Karadzic et Mladic ont-ils été "autorisés" à exécuter leur sale besogne en toute impunité à quelques encablures des forces internationales de la Forpronu? Pourquoi le premier n’a-t-il été arrêté qu’il y a une semaine tandis que le second court toujours, alors même que son lieu de résidence "dorée" relève du secret de polichinelle pour les fins limiers du monde entier?
Le déroulement du procès nous permettra-t-il de savoir toute la vérité? Ou bien Karadzic rejoindra-t-il sous peu l’énigme des quatre morts (dont deux par suicide) de ses illustres pairs criminels de guerre détenus à La Haye?
Autant de questions légitimes qui nous autorisent à penser que malgré son clinquant, ses slogans et ses apparts, notre société moderne ne l’envie en rien à la barbarie des temps les plus reculés de l’histoire et de la préhistoire. Dénominateurs communs des abyssales obsessions meurtrières, des complicités secrètes et des conspirations du silence obligent.
S.B.F
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