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Affrontements interpalestiniens
"Qui a tué Watan ?"
Par Soufiane BEN FARHAT
Face à l’implacable accomplissement des faits et à la sourde spirale de la tragédie, il reste le réconfort des mots. Fut-il dérisoire.
Les Palestiniens en savent quelque chose. Eux qui, depuis des décennies, n’en finissent pas d’arpenter le chemin de croix de la douleur et les voies tortueuses de la souffrance.
Cela est d’autant plus insoutenable par moments que le bourreau n’est guère celui auquel on s’attend. Seigneur, protège-moi de mes amis, mes ennemis, je m’en charge. Le proverbe sied on ne peut mieux aux affrontements interpalestiniens sanglants et meurtriers des derniers jours.
Des images insupportables ont fait le tour du monde entier. Des Palestiniens en sous-vêtements, encadrés par des soldats israéliens, fuyaient la bande de Gaza au bout d’une cauchemardesque chasse à l’homme. Elles dégageaient une irrépressible impression d’humiliation. Une bien navrante triple déchéance. Celle du tortionnaire d’abord, celle de la victime ensuite et celle de l’impuissant témoin que nous sommes enfin. Triple revers démentiel de l’offense faite à tous.
Abordant la dualité des irréconciliables (Fatah et Hamas), un Palestinien en est arrivé à dessiner la genèse d’un discours politique schizophrène. Spectateur engagé, il a fustigé les "passages à l’acte où chaque camp agresse l’autre sur les fronts médiatique, culturel et politique, mais aussi militaire – ce qui est plus grave".
Moins directs mais non moins percutants, d’autres palestiniens s’en sont remis à l’artistique mise en lumière des sombres faits. Dans une pièce de théâtre, ils veulent percer l’énigme de ceux qui ont assassiné Watan, un enfant de 12 ans tué au cours des affrontements entre le Fatah et le Hamas. Sur la scène du plus grand théâtre de Gaza, une douzaine de jeunes gens pointent un doigt accusateur en direction de leurs aînés arborant des drapeaux des innombrables factions de la résistance palestinienne. Leur quête est comme le grondement d’un effrayant tremblement de terre : "Qui a tué Watan?" interrogent-ils en boucle sur fond de leurs doigts accusateurs.
Des milliers de Palestiniens ont suivi le spectacle, tantôt électrifiés, tantôt tétanisés sous le choc de leur vérité mise à nu. Des scènes particulièrement dramatiques reproduisent certaines des séquences les plus douloureuses des affrontements fratricides: des rivaux défenestrés du haut de tours de 15 étages, des civils pilonnés, des frères s’abîmant en invectives et démonisations réciproques. Le faisceau d’indices des preuves accumulées désigne l’évidente culpabilité des hommes armés. Toutefois, la pièce s’achève bien avant que les jurés ne se prononcent.
Dès lors, le public est invité à juger. Son verdict est implacable.
Le metteur en scène s’en est expliqué sur les colonnes du Ha’Aretz, journal israélien : “Ça suffit de rejeter la responsabilité de nos problèmes sur les Israéliens. Il est temps de condamner ceux d’entre nous qui sont en train de causer la perte de notre peuple…Je voulais que les spectateurs deviennent eux-mêmes juges. A la fin de la pièce, des enveloppes sont distribuées au public pour qu’il rende lui-même son verdict. Certains spectateurs, invoquant l’habituel argument de l’occupation israélienne, sont pour l’acquittement, mais la grande majorité rejettent la plupart des responsabilités sur les membres du Hamas et du Fatah…Ce sont les véritables responsables de la mort de Watan. A cause d’eux, notre patrie est perdue. Quelqu’un a même proposé de les exécuter à La Mecque”.
Il est toujours permis d’exagérer pour dire une vérité. Et cette vérité s’apparente hélas à la pointe acérée d’un poignard que chacun de nous en est réduit à avaler avec son sang. Et puis on sait que, par moments, le scandale ce n’est pas de cacher la vérité, mais de ne pas la dire toute entière.
Seul réconfort : c’est généralement lorsque l’horreur atteint les combles insensés de son vertige que les hommes s’accordent à dire "plus jamais ça". Encore faut-il que les premiers protagonistes voient eux-mêmes la grimace de l’horreur plutôt qu’ils ne frayent avec elle de compères à compagnons…
S.B.F
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