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Confucius
Par Soufiane BEN FARHAT
Comme on s'y attendait, avec les Chinois, l'écrin a été à la mesure de la perle. La cérémonie d'ouverture des jeux Olympiques de Pékin en a été une démonstration où la grandeur le disputait à l'esthétisme et la féerie à la démesure.
On comprend dès lors pourquoi les Italiens ont tôt fait de nommer Il Milione (le million) le Devisement du monde ou Livre des merveilles, récit des voyages en Chine de Marco Polo. Ici et là, il y a une extraordinaire outrance raffinée, un art de la disproportion savamment dosée. Unis dans la diversité, les détails foisonnent dans d'invraisemblables constructions au-delà du merveilleux, aux limites impensables de l'imperturbable seuil de l'impossible.
Les prouesses se succèdent, enchevêtrées, chevauchant les unes sur les autres, ne laissant guère le temps à l'accomplissement de l'extase réitérée à n'en plus finir. C'est comme si l'on était suavement emporté par quelque dragon chimérique pour une virée fabuleuse parmi les étoiles.
Les records se succèdent. Face à quatre milliards de téléspectateurs, le pays le plus peuplé du monde accueillait pour la première fois les Jeux. Dans le Stade national en acier, le désormais fameux "Nid d'oiseau", il y avait 91.000 oisillons (spectateurs) dont plus de 80 chefs d'Etat et de gouvernement.
La culture cinq fois millénaires de la Chine s'est offerte dans un spectacle d'un peu plus d'une heure qui a mobilisé pas moins de 14.000 personnes.
Deux mille huit percussions antiques chinoises ont lancé le compte à rebours jusqu'à l'ouverture officielle de la cérémonie par un premier feu d'artifice, à huit heures huit du soir, en ce huit huit deux mille huit (le 8 est le symbole redressé de l'infini en mathématiques, le porte-bonheur par excellence en Chine).
Et l'on a assisté depuis à un défilé de ce que l'humanité doit de plus précieux à la civilisation chinoise. A ce titre, il y avait notamment l'invention du papier, figurée par un grand parchemin sur lequel folâtraient des danseurs-peintres. Suivait l'art de l'écriture que plantait une performance lumineuse, étincelante de volupté.
Le point d'orgue, ce fut l'allumage spectaculaire de la flamme olympique par l'ancien gymnaste chinois Li Ning, qui s'est envolé dans le ciel de Pékin, courant le long du toit du stade tiré par un filin. Vingt-neuf mille feux d'artifices ont salué sa prouesse.
La glorieuse histoire de la chine s'est ainsi déclinée idéalement titanesque et profondément humaine, instructive et hallucinante.
Et puis, il y avait surtout en lever de rideau ce merveilleux message de bienvenue de Confucius: "N'est-ce pas un bonheur d'avoir des amis qui viennent de loin?". Un message on ne peut plus simplement hospitalier et qui rappelle qu'au-delà des symboles flamboyants, des carcans nationalistes et des émeutes identitaires, il y a tout simplement l'homme. L'homme, cet ambassadeur de croyances, de coutumes, d'amours particulières cher à Antoine de Saint-Exupéry.
Kong Fuzi (maître Kong), le Confucius des Occidentaux, était à peu près contemporain de Socrate. Ayant profondément foi en l'humanité, il contribuera à forger l'identité de la Chine. Selon Jean-Paul Desroches, conservateur du Musée français des arts asiatiques "c'est un homme à rapprocher de Socrate. Comme lui, il travaille au cœur de la cité, même si sa carrière politique a été un échec, cela fait d'ailleurs partie de son charme. Il comprend que le bon gouvernement est celui de l'esprit. Sa pensée, mise en œuvre par ses disciples, va être codifiée sous l'empereur han Wu Di. La clé de son enseignement, c'est la vertu de l'étude. D'où le système des examens, destiné à recruter les fonctionnaires, qui va se mettre en place en Chine et durer jusqu'en 1906".
Aujourd'hui, la Chine revendique un certain héritage confucéen. Pourtant, au début du 20ème siècle, au temps de la première République chinoise de Sun Yat-Sen, ce n'était guère le cas. A l'époque, l'universitaire Chen Duxiu, futur cofondateur du parti communiste chinois, crée la revue Nouvelle jeunesse où il appelle à lutter contre Confucius. Son collègue Li Dazhao exhorte les jeunes à "déchirer le filet de l'histoire passée et à détruire la prison des idées anciennes". Pour "sauver le pays, renchérit-il, il importe d'"abattre la boutique de Confucius". Le fameux mouvement des étudiants chinois du 4 mai 1919, "le jour où Confucius est mort", est considéré comme le jour-symbole de la naissance de la Chine contemporaine.
Deux années plus tard, en juillet 1921, Mao Ze Dong co-fonde le parti communiste chinois. Le 1er octobre 1949, il proclame victorieux la République populaire de Chine au terme d'une lutte acharnée.
Et l'on se rendra compte, paradoxalement au fil des ans, que le succès du communisme chinois tient davantage à l'héritage de Confucius qu'à celui de Marx et Engels. Même l’ouverture chinoise sur le libéralisme capitaliste, en vigueur depuis trente ans, procède elle aussi davantage de Confucius que d’Adam Smith, Keynes ou Milton Friedman.
Les postures changent, le creuset historique demeure le même…
S.B.F
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