|
Décès de Mahmoud Derwich
L’orgueilleuse blessure du poète
Par Soufiane Ben Farhat
Il se savait condamné. Pourtant, il a tenu jusqu’au bout du rêve. Car, la vie de Mahmoud Derwich était de l’étoffe même dont sont faits les songes.
Né en 1941 en Palestine –du temps où elle s’appelait encore Palestine—, il connaîtra très tôt les affres de l’occupation israélienne, des tueries de masse et de la spoliation de sa patrie. Son village natal El-Birouwe en Galilée sera rasé par les hordes sionistes qui construiront sur ses décombres un village juif nommé Ahi Houda.
Dans le film Kafr Qassem de Borhane Alaouié, c’est lui qu’on voit dans la scène finale écrivant son poème où il dit:
"Je suis revenu de la mort pour vivre et chanter,
Je suis le délégué d’une blessure qui ne transige point,
Les coups du tortionnaire m’ont appris
A marcher sur ma blessure
Et marcher
Et encore marcher
Et résister".
Mahmoud Derwich, Taoufik Ziad et Samih el-Qacem présideront précisément à la naissance du corpus de la Littérature de la Résistance (adab el mouqawama), terme générique par lequel on désigne l’œuvre poétique des Palestiniens vivant sous l’occupation israélienne. Une littérature qui se fera connaître à large échelle dès la fin des années 60 et le début des années 70 du 20e siècle. Derwich en sera le véritable porte-drapeau incontesté. Des générations entières d’Arabes en seront pétries.
Avec son air des cimes, son verbe incisif et ses suaves et captivantes charges affectives jusqu’au tréfonds de l’être, Mahmoud Derwich a maintenu vive la flamme de l’identité. Ce qui importait beaucoup par ces temps ingrats et mendiants où la cause de tout un peuple fut réduite à une banale question de réfugiés:
"Nous n’étions pas, avant juin, comme les petits pigeons,
Aussi notre amour a-t-il résisté aux chaînes,
Nous sommes, ô ma sœur, depuis vingt ans,
Non pas en train d’écrire des poèmes, mais de nous battre.
O toi ma blessure orgueilleuse,
Ma patrie n’est pas une valise,
Et moi je ne suis pas un voyageur,
Je suis l’amant et la terre est ma bien-aimée".
Blessure orgueilleuse, sainte blessure. Un autre grand –le chanteur compositeur libanais Marcel Khalifé— s’empare des poèmes de Derwich et les sème à tout vent. Allez chercher pourquoi la jeunesse de certaines générations fut nourrie de rêves fous et d’engagements intransigeants.
Inoubliables chansons où Marcel égrenait sur des rythmes enchanteurs les paroles de Mahmoud:
"Si je chante la joie,
Derrière des paupières remplies de crainte, c’est parce que la tempête
M’a promis du vin et des toasts nouveaux
Et des arcs-en-ciel,
Parce que la Tempête a effacé la voix des oiseaux stupides,
Et arraché les branches greffées
Des arbrisseaux debout".
Politisé, militant des premières heures dans les rangs de l’OLP, Mahmoud Derwich est contraint à l’exil en 1970. Il ne reviendra dans la bande de Gaza puis en Cisjordanie qu’en 1995, à la faveur de la mise en place de l’Autorité palestinienne. Ses poèmes changeront de ton, d’inflexion et d’intonations.
Profondément malade, il subit deux interventions cardiaques dont celle de 1998 à l’issue de laquelle il écrit son incomparable Jidariyya (Dazibao). Poème philosophique, synthétique et initiatique, il met en lumière la primauté de l’homme sur le néant, de la création sur la mort et du sentiment sur la froide insensibilité.
Depuis ce testament, Mahmoud Derwich se savait condamné. Ce qui ne l’empêche pas de continuer sur les voix escarpées d’une vie qui s’est imposée à lui dès le début comme un chemin de croix.
Avec son départ, un pan de notre jeunesse s’évanouit. La vie est ainsi faite. Les poètes préfigurent toujours les grands changements. Et leurs départs sont le témoignage de l’irrémédiable anéantissement d’une partie de nous-mêmes.
Le poète s’en est allé, l’orgueilleuse blessure reste.
S.B.F
|