|
Grimace de l'histoire au Pakistan
Par Soufiane BEN FARHAT
Que le président pakistanais Pervez Musharraf soit acculé à quitter le pouvoir, cela ne faisait pas l'ombre d'un doute. En concentrant à l'extrême le pouvoir, il a condensé contre lui toutes les forces du refus, qu'elles soient laïques ou religieuses. Mais qu'il parte si vite, cela n'était guère prévisible il y a peu.
Jusqu'à il y a quelques jours, les Américains le soutenaient. C'est d'ailleurs aux alliés américains que Musharraf doit sa relative longévité politique dans un contexte qui ne s'y prêtait guère.
Souvenons-nous: ancien chef de l'armée, Pervez Musharraf a investi le pouvoir par la force de la baïonnette, à la faveur d'un coup d'Etat en 1999. A l'époque, les Américains le haïssaient comme diable, et le déclamaient à tout vent.
Opportuniste et faisant montre à l'occasion de dons de manœuvrier, il a su mettre à profit les attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington. On l'a vu dès les premières heures qui ont suivi les attaques aux côtés du premier ministre britannique Tony Blair, déclarant qu'il est un allié sûr des Etats-Unis d'Amérique dans leur croisade planétaire annoncée contre le terrorisme.
Depuis, il a réussi à renverser les vapeurs, au niveau des alliances et contre-alliances internationales surtout. D'ailleurs, sitôt sa démission consommée, le président américain George Bush a promptement salué le rôle joué par Musharraf dans la lutte contre Al Qaïda. La secrétaire d'Etat américaine Condoleezza Rice n'a pas été en reste en déclarant voir en Musharraf un "ami des Etats-Unis", pour avoir fait le "choix essentiel" du combat contre les talibans, Al Qaïda et d'autres formes d'extrémisme après les attentats du 11 septembre 2001.
Il n'en demeure pas moins que, selon des informations dignes de foi, des responsables saoudiens, américains et britanniques ont participé aux négociations visant à mettre fin au ce bras de fer qui a opposé Musharraf au gouvernement. Il faut savoir qu'en février dernier, l'opposition emmenée par le veuf de l'ancien Premier ministre Benazir Bhutto et par Nawaz Sharif, celui-là même que Musharraf avait renversé il y a neuf ans, a remporté les élections législatives. Cette semaine, le gouvernement de coalition avait annoncé son intention de lancer l'impeachment, une procédure de destitution de Musharraf pour transgression de la Constitution.
En clair, les Américains ont lâché Musharraf au dernier moment. Pas plus tard qu'il y a deux jours en effet, il annonçait son intention de s'agripper mordicus au pouvoir. Il s'était derechef présenté comme le rempart incontournable de la lutte contre l'extrémisme religieux et le garant de la cohésion à même d'éviter la banqueroute économique du Pakistan.
Et puis, en deux temps et trois mouvements, il s'est retrouvé éjecté en bonne et due forme. "Après avoir sollicité l'avis de mes conseillers juridiques et de mes collaborateurs politiques, je prends la décision de démissionner", a-t-il déclaré, l'air plus sombre et amer que jamais.
Du coup, des dizaines de milliers de Pakistanais ont investi les rues et ont distribué des gâteaux en signe de réjouissances. Il est vrai que, selon un sondage de l'International Republican Institute publié en juillet, les Pakistanais étaient à 83% favorables au départ de Musharraf. Les marchés financiers ont quant à eux accueilli avec soulagement le départ subit du président déchu.
Il faut dire que Musharraf a préjugé outrancièrement de son crédit auprès des Occidentaux en général et des Américains en particulier.
Certes, le Pakistan officiel s'est investi, grâce principalement à Musharraf, aux premières loges de la lutte contre les talibans tant en Afghanistan voisin, où ils ont repris du poil de la bête, que dans les régions frontalières du Waziristan pakistanais. Mais, depuis quelque temps, les talibans et les extrémistes religieux de tout poil, visiblement bien implantés dans le tissu social, éducatif et tribal pakistanais, ont semé des ravages meurtriers au Pakistan.
Attentats et batailles rangées se sont succédé, notamment au Waziristan et dans la vallée de Swatt. Cela a culminé avec l'assassinat de Benazir Bhutto revenue d'exil depuis peu, fin décembre 2007. Un attentat participant d'une série record d'attentats suicide dans l'histoire du Pakistan, qui ont fait plus de 1.200 morts en moins d'un an. Le plus meurtrier avait eu lieu le 18 octobre, quand deux kamikazes avaient tué 139 personnes dans un gigantesque défilé de sympathisants qui célébraient à Karachi le retour de Benazir Bhutto après six années d'exil.
Péril en la demeure il y a, depuis, dans cette particulièrement instable puissance nucléaire islamique de 160 millions d'habitants
Deuxième pays musulman au monde par sa population, le Pakistan n’en finissait plus de défrayer la chronique. Si bien que la décision du général Musharraf, le 3 novembre 2007, de décréter l’état d’urgence et de suspendre la constitution, plutôt que d'appeler les remèdes, a plutôt achevé d’enliser le pays dans une crise sans fin.
Le premier à en faire les frais aura été, ironie de l'histoire, Pervez Musharraf lui-même.
Ironie de l'histoire? Disons plutôt une grimace dont l'histoire est si friande aux moments tragiques…
S.B.F
|