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A la faveur de la crise du Caucase
Repositionnements géostratégiques russes
Par Soufiane Ben Farhat
Elle a beau avoir été brève, la guerre-éclair qui a opposé en août dernier les troupes russes aux forces géorgiennes n’en est pas moins symptomatique.
Outre le retour en force d’un géant russe jusque là somnolent, les lendemains immédiats et lointains de cette guerre s’avèrent chargés de significations géostratégiques majeures.
Rompus de longue date aux arcanes des bras de fer larvés, les diplomates de l'Union européenne, de l'ONU et de l'OSCE en ont eu une illustration navrante le mercredi 15 octobre. Ils ont en effet échoué à réunir Russes et Géorgiens dans la même salle du Palais des Nations à Genève, pour la première fois depuis le conflit armé du mois d'août.
Les diplomates européens et onusiens se sont appliqués à réaliser le premier face-à-face diplomatique entre Russes et Géorgiens depuis le conflit d’août avec le vif espoir de le renouveler tous les quinze jours. Ces discussions étaient prévues par l’accord entre les président français Nicolas Sarkozy (au nom de l'UE) et russe Dmitri Medvedev, signé le 8 septembre dernier.
Ce fut pourtant un échec dès le départ.
Comme toujours, l’explication en a été donnée d’une manière pour ainsi dire diplomatique : les discussions de Genève sur le conflit en Géorgie ont été "suspendues" à la suite de "difficultés de procédure", ont reconnu les organisateurs de la réunion.
"Il y a eu deux rencontres séparées, les Russes et les Abkhazes d'un côté et les Géorgiens de l'autre", a indiqué à la presse le ministre des Affaires étrangères de la république séparatiste d'Abkhazie, Sergueï Chamba. "Nous n'avons pas trouvé d'accord sur la façon de se rencontrer", a ajouté un autre membre de la délégation abkhaze, Viacheslav Chrigba.
Côté géorgien, c’est un autre son de cloche : la délégation russe ne s'est pas présentée à la session plénière ouvrant les discussions : "Les Russes ne sont pas venus à la session plénière comme prévu ce matin à 10h00" locales a expliqué Sergueï Kapanadze".
Initialement, la réunion devait réunir les diplomates de l'ONU, de l'Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE) et de l'UE avec des Américains, des Russes et des Géorgiens, à l'exclusion de représentants des républiques séparatistes géorgiennes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud.
Ainsi, malgré le ballet confus d'entrées et de sorties de membres des délégations russe et géorgienne, ils se sont côtoyés sans se rencontrer. Fait éminemment révélateur de ce dialogue de sourds, ces délégations sont venues à Genève chacune avec "leurs" représentants d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud, les deux régions séparatistes de Géorgie dont seule la russie a reconnu l’indépendance.
Et c’est là que sont intervenues lesdites "difficultés de procédure". Les négociations ont calé dès le début sur les modalités de la participation de représentants des deux régions.
Les Géorgiens ont apporté dans leurs valises des représentants "en exil" des deux régions. Ils faisaient partie de leur délégation d'une douzaine de personne. Parmi eux, David Sanakoïev, chef de la communauté géorgienne d'Ossétie du Sud, et Malkhaz Akichbaïa, chef du gouvernement abkhaze en exil.
Les Russes, quant à eux, ont quant à eux parrainé des "délégations séparées" d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud respectivement dirigées par Sergueï Chamba et Boris Tchotchiev.
La face cachée de l’iceberg
En vérité, procédurales ou pas, ces divergences en disent long sur le fossé qui sépare les deux principaux protagonistes du conflit.
Pour les Russes, une nouvelle page est ouverte dans le chapitre sinueux de leurs rapports avec les Occidentaux en général, les Américains et leurs proches alliés européens en particulier. A leurs yeux, la guerre-éclair du mois d’août avec les Géorgiens n’est que le premier round d’un combat de longue durée. D’ores et déjà, il s’annonce âpre, sans pitié ni pardon et tous les coups y sont permis.
Ce faisant, les Russes agissent ouvertement, en ayant visiblement les coudées franches, convaincus qu’ils sont de riposter sur le terrain somme toute légitime de la réciprocité.
En effet, nul n’ignore que les Américains sont en passe d'installer leur bouclier antimissile aux marches mêmes de la Russie. Cela es t d’autant plus provocateur, aux yeux de Moscou, que ce bouclier antimissile sera incessamment installé sur le territoire même d'anciens pays satellites de l'URSS, la Pologne et la République tchèque en l’occurrence. Bien pis, les Etats-Unis d'Amérique soutiennent avec acharnement –contre l’avis de certains de leurs proches alliés européens, l'intégration de la Géorgie et de l'Ukraine (ex-républiques soviétiques) au sein de l'Otan.
Mais les Russes ne l’entendent guère de cette oreille. D’ailleurs, une fois le conflit géorgien remporté de main de maître, ils ont annoncé leur ferme volonté de moderniser leurs forces armées.
Le plan de réforme a été annoncé la semaine dernière par le Kremlin. Il s'étalera sur trois ans et prévoit, entre autres, de réduire à moins d'un million d'hommes, dont 150.000 officiers, les effectifs des forces armées. Par ailleurs, comme l’a annoncé le chef d'état-major des armées russes, le général Nikolaï Makarov, d’ici 2012, 30% environ du matériel aura été modernisé.
Le général Makarov a précisé en plus une substantielle revue à la hausse des revenus des officiers russes. Ainsi, un lieutenant gagnera d'ici trois ans au moins 70.000 roubles par mois - soit environ 2.000 euros. Actuellement, la plupart des officiers russes gagnent moins que la moyenne nationale qui est de 16.000 roubles par mois. Un lieutenant-colonel, commandant en second d'une brigade mécanisée, a une solde mensuelle de 15.000 roubles.
A entendre les stratèges russes, c'est le conflit d'août avec la Géorgie qui est à l’origine de la réforme en profondeur de l’armée russe. L’objectif est clair, net et précis : transformer l’armée russe en une force plus réactive que celle conçue pour la Guerre froide.
La campagne de Géorgie a cependant démontré que l'armée russe demeurait redoutable. N’a-t-elle pas littéralement balayé et écrabouillé l’armée géorgienne en moins de cinq jours ? Cependant, aux yeux des stratèges russes, ce n’est là que la face apparente de l’iceberg. Sa face cachée, elle, révèle la vétusté des équipements et le manque de missiles de précision. Dès lors se pose avec acuité la lancinante question de la capacité de l’armée russe à gagner une guerre moderne de grande ampleur.
Visiblement déterminés à ne pas laisser le cours des choses se passer par-dessus leurs têtes, les Russes semblent prendre le taureau par les cornes. Et dieu sait que quand ils s’y appliquent mordicus, il est bien difficile de faire desserrer leurs mâchoires.
Engranger les atouts
La diplomatie russe s’est faite depuis plus active et plus visible. C’est ainsi que le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov est arrivé lundi 20 octobre en Inde pour préparer la première visite du président Dmitri Medvedev début décembre. Au cours de cette visite, les deux pays devraient signer un accord dans le nucléaire civil.
Attendu à New Delhi le 5 décembre, le président russe devrait y boucler l'accord bilatéral de coopération dans le nucléaire civil. Fait révélateur, la France et les Etats-Unis ont paraphé leurs accords de coopération dans le nucléaire civil avec l'Inde il y a seulement quelques jours.
L'Inde et la Russie doivent toutefois aussi parler de contrats de défense. Véritable géant, l’Inde est équipée à 70% de matériel russe. Elle constitue le premier marché d'armements parmi les pays émergents avec 50 milliards de dollars de contrats potentiels ici à 2018 pour moderniser la quatrième armée du monde en termes d'effectifs.
Les russes ne s’en tiennent pas là. Des informations concordantes ont fait état il y a deux semaines d’un renforcement de la coopération militaire directe avec la Syrie. La ville de Tartous en représentera représentera bientôt le meilleur exemple. La Russie a confirmé sa volonté de rénover ce port syrien afin de le rendre utilisable par sa flotte russe.
Tartous est située à environ 160 kilomètres au nord-ouest de Damas et à 30 kilomètres au nord de la frontière libanaise. "Le port de Tartous est déjà utilisé comme point d'approvisionnement pour les navires russes et les travaux de réhabilitation nécessaires pour le transformer en une base navale ont été lancés", signale Al-Quds Al-Arabi.
Ainsi, la Russie semble-t-elle engagée fermement et sans velléité de retour ou d’abandon dans une vaste entreprise de repositionnement sur l’échiquier géostratégique international. Avec aplomb et non sans une certaine agressivité ostentatoirement affichée de surcroît.
Elle y est d’autant plus encouragée que, empêtrés en Irak et en Afghanistan, les Américains n’y peuvent guère. Lors de la guerre-éclair Géorgie, ils ont brillé par leur attentisme, se contentant de formules de soutien proférées du bout des lèvres à l’endroit de Tbilissi.
Moscou le sait pertinemment. Et Moscou semble décidé à en profiter au maximum jusqu’à ce qu’un jour, le retour de l’équilibre de la terreur oblige toutes les parties à une temporisation dûment consentie et assumée. Entre-temps, la Russie ne cesse d’engranger les atouts stratégiques…
S.B.F
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