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Ignorés, mal traduits ou tronqués
Destin mendiant de nos textes fondamentaux
Par Soufiane Ben Farhat
Traduttore traditore (le traducteur est traître) ? Pas forcément oui et inévitablement non à bien y voir.
En amont, un traducteur qui travaille sur des textes en deux langues différentes, a certainement l’auteur du texte original derrière lui. Mais il a également un public différent en aval de son travail. D’ailleurs, dans tous les cas de figure, il y a un (ou des) public(s) nécessairement distinct, voire dissemblable, de celui imaginé par l’auteur initial de l’œuvre proprement dit.
En fait, tout comme les différends d’interprétation des lois requièrent le recours à l’intention du législateur, tout est, en définitive, affaire d’intentions.
Dans cette perspective, traduire la culture d’un pays est une affaire de prédispositions intellectuelles initiales. Faute de traductions formelles ou exhaustives, la sagesse populaire ne s’y est souvent pas trompée. Les gens transposent à leur gré à l’état brut des mots directement puisés dans des langues étrangères dans leurs dialectes. Ce faisant, ils privilégient le signifié tout en enjolivant à la diable les connotations littérales du signifiant.
Mieux encore, des écrivains attitrés ont souvent opéré des irruptions fracassantes des barbarismes dialectaux dans le corpus linguistique classique de leur propre langue. Victor Hugo, William Faulkner, Ali Douagi ou Béchir Khraïef plus près de nous, ont souvent fait entorse à l’orthodoxie de leur propre langue au profit de l’argot et des différents patois.
Traduire la culture et le corpus intellectuel d’un pays, c’est faire œuvre de médiateur culturel. La traduction est par essence intertextuelle. Elle recèle une double dimension à la fois relationnelle et transformationnelle. C’est dans l’ordre des choses, à l’instar du mouvement des étoiles et de la rotation des astres. Comme l’a si bien écrit Roland Barthes, "tout texte est un intertexte ; d'autres textes sont présents en lui à des niveaux variables, sous des formes plus ou moins reconnaissables : les textes de la culture antérieure et ceux de la culture environnante ; tout texte est un tissu nouveau de citations révolues".
Ainsi, un traducteur se doit-il non seulement d’honorer la médiation linguistique, mais aussi et surtout d’agir comme médiateur culturel.
Dans cette perspective, loin d’être un traître, en dépit même de la traîtrise linguistique, le traducteur est un passeur d’idées, d’états d’âmes et de textures passionnelles, émotionnelles et affectives. Il se joue des interdits, au profit de l’inter-dit.
Médiateur culturel, il l’est forcément entre la langue d’origine et le langage standard dans lequel il installe pour ainsi dire le texte traduit comme dans un moule vivant. Il exerce de surcroît un travail d’équilibriste entre les particularités lexicales. Redoutable exercice de contorsionniste sur le fil du rasoir de précipices d’autant plus terribles qu’immatériels comme la pensée, les émotions et les labyrinthes affectifs.
Non-médiation culturelle
Médiateur hors pair, le traducteur est un psychologue malgré lui. Tel le renard et le Petit Prince de Saint-Exupéry, il n’a de cesse d’apprivoiser.
"-Non, dit le petit prince. Je cherche des amis. Qu’est-ce que signifie apprivoiser ?
- C’est une chose trop oubliée, dit le renard. Ça signifie créer des liens…"
Le traducteur s’efforce lui aussi de créer des liens là ou ils n’existent pas. Ou plus. Voire peu. Chaque traduction est un pas de gagné sur le terreau perfide des préventions et des préjugés. Elle bat les prismes déformants des idées reçues et des apriorismes.
A cet égard, la Tunisie semble si mal lotie. Très peu traduite, souvent mal, son âme culturelle et littéraire est bien en deçà de ses performances avérées. Il n’en est heureusement pas de même dans d’autres domaines tels que l’archéologie, l’environnement ou le patrimoine.
L’œuvre de médiation culturelle immanente à la traduction fait toujours figure de parent pauvre dans nos murs. Elle laisse la place à la non-médiation culturelle en bonne et due forme. Et pour cause : Des textes essentiels et fondateurs de la Tunisie moderne semblent irrémédiablement voués hélas à la critique rongeuse des souris.
Je pense aux inestimables écrits des réformateurs tunisiens du XIXème siècle, tels ceux de Qabadou (textes fondamentaux et poèmes), d’Ibn Abi Dhiaf (le fameux Ithaf ahl ezzamen bi akhbar moulouk tounis wa ahd al aman, dont seulement deux chapitres sur huit ont été partiellement traduits), de Bayrem al-Khamis (Safouet al itibar bi mustawdaa al-amsar wal aqtar) ou de Mohamed Senoussi (Ar-rihla al hijaziyya).
Le seul des grands réformateurs qui ait échappé à ce destin mendiant fut Khérédine Ettounsi. Motif, il a publié lui-même à Paris, en 1868, moins d’une année après sa publication à Tunis, la traduction française de son fameux livre Aqwam al-masalik fi maarifati ahwal al-mamalik, qu’il a intitulée "Essai sur les réformes nécessaires aux Etats musulmans". Il s’est appliqué avec son interprète personnel Antoine Conti, un Corse converti à l’islam, à élaborer minutieusement cette traduction. Quelques années plus tard, après avoir été forcé d’abandonner le poste de premier ministre et de quitter la Tunisie, khérédine a écrit directement en français ses Mémoires, sorte de confession et d’autobiographie publiées à titre posthume.
Autre triste exemple des plus édifiants : le roman majeur jamais écrit par un Tunisien jusqu’à ce jour, Eddegla fi arajinha de Béchir Khraïef a été traduit en français et en France en 1969 sous le titre impropre de la Terre des passions brûlées ! Enlevez à la Tunisie ses oliviers et ses régimes de dattes et il n’en restera rien… Ou presque.
Sévères critiques
La mauvaise traduction de ce maître-roman, qui s’inscrit dans le courant du réalisme magique si cher à Gabriel Garcia-Marquez, omet de surcroît pas moins de 1037 lignes, soit tout bonnement le dixième du roman. Et l’on est même autorisé à soupçonner une espèce de traduction-censure voire une traduction-manipulation dans la mesure où les passages omis portent sur les deux sujets récurrents du roman, les relations amoureuses et la politique.
D’autres œuvres demeurent presqu’entièrement non traduites, à l’instar de celles du plus grand nouvelliste tunisien de tous les temps, l’incomparable et ô combien suave et agréable à lire Ali Douagi. Deux de ses œuvres ont été traduites improprement en français et en anglais, si imparfaitement que ses légendaires humour et ironie y perdirent au change.
D’autres ouvrages enfin sont traduits tronqués et littéralement, c’est le cas de le dire, estropiés. Ainsi en est-il de la brillante synthèse de l’une des périodes les plus créatives de la vie littéraire et intellectuelle de la Tunisie. Il s’agit de l’incomparable et bien précieux livre de Fadhel Ben Achour le Mouvement littéraire et intellectuel en Tunisie au XIVème siècle de l’hégire (XIXème et XXème siècles). La traduction française qu’en fit Noureddine Sraïeb il y a dix ans est amputée des textes choisis d’hommes de lettres, de journalistes et de politiciens tunisiens qui, dans l’édition arabe, occupent presque la moitié de l’ouvrage.
Dans son compte-rendu des actes du colloque organisé à Tunis sur "La traduction de la littérature tunisienne en langues étrangères" (Beït Al-Hikma : 17 et 18 avril 1998), Mohamed Salah Ben Amor conclue : "Ainsi pouvons-nous constater que la plupart des traductions étudiées, au cours de ce colloque, ont fait l’objet de critiques sévères à cause de leur non-conformité avec les textes originaux ou tout simplement de leur faiblesse due à l’improvisation ou à la rapidité d’exécution ou à la connaissance superficielle de la langue arabe". (v.http://id.erudit.org/iderudit/001884ar).
En fait, il en est des cultures comme des hommes. Si l’on est ignoré, la faute nous incombe d’une certaine manière. Parce que, dans tous les cas de figure, le génie et la haute facture en imposent. Et ont raison de tous les regards biaisés, de toutes les barrières et exclusions.
S.B.F
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