Présidentielle US
Incertitudes et zones d’ombre
Par Soufiane Ben Farhat
En campagne dans l'Iowa, Barack Obama a prédit qu'au cours des dernières 72 heures clôturant la campagne électorale pour la présidentielle américaine, le camp républicain allait pratiquer "la politique de la terre brûlée, dire n'importe quoi et faire n'importe quoi".
Sans vouloir corroborer ses dires, le candidat John McCain a traité le jour même son rival démocrate de "socialiste", un terme particulièrement péjoratif aux USA. L’épithète presqu’injurieuse avait été proférée une dizaine de jours auparavant par Sarah Palin, colistière du candidat républicain. A l’entendre, Obama veut "redistribuer les richesses" et c'est du "socialisme".
En vérité, Barack Obama semble avoir pris le parti d’en rire. Voulant transformer l’accusation en dérision, il a soutenu qu’un socialiste ne saurait bénéficier du soutien du milliardaire Warren Buffett ou de Colin Powell, ancien secrétaire d'Etat du républicain George W. Bush. "Le sénateur McCain a décidé que s'il ne peut pas battre nos idées, il va simplement inventer des idées et faire campagne contre celles-ci", a-t-il dit.
Le ton monte, dernière ligne droite oblige. Plus que deux jours avant le fatal verdict des urnes. Largement distancé dans les sondages, John McCain ne s’avoue pas pour autant vaincu. Au besoin, il agite même le spectre de la nécessaire cohabitation made in USA. Belle dialectique: les démocrates étant assurés d'être majoritaires au Congrès, McCain se décline volontiers comme un solide rempart contre leur toute-puissance hégémonique s’il est élu président.
Et puis il y a la complexité du système électoral américain. Les deux candidats le savent pertinemment: il s'agit moins de gagner le vote populaire que d’avoir la faveur d’au moins 270 des 538 grands électeurs qui composent le Collège électoral. Sur les 50 Etats de l’Union, l'élection se joue sur le fil du rasoir dans une dizaine d'Etats indécis, appelés "swing States". L’indécision y étant à son comble, ils sont susceptibles de basculer brusquement d'un camp à un autre et faire la décision. En 2000, Bush a remporté la présidentielle avec moins de voix à l’échelle nationale que son adversaire démocrate Al Gore. En 2004, rebelote. Le seul Etat de l'Ohio, remporté par M. Bush, a fait la différence. Pourtant, George W. Bush y totalisait moins de 120.000 voix d'avance sur les plus de 5,6 millions de suffrages exprimés.
Avances dans les sondages ou pas, rien n’est gagné. Considérés sous certains angles, les Etats-Unis d’Amérique s’avèrent être un pays au système électoral complexe et par moments pas si transparent qu’ils veulent bien l’accroire.
Souvenons-nous de la polémique qui a opposé fin 2006 une entreprise américaine de machines à voter à une chaîne de télévision qui a diffusé un documentaire dénonçant le manque de fiabilité des machines à voter électroniques.
Signé HBO, le titre du documentaire en dit long sur son contenu: "Hacking democracy" ("Pirater la démocratie"). Des experts y soutenaient que les machines peuvent être piratées et les votes manipulés. L'entreprise Diebold, propriétaire de 40% des machines de vote électroniques, utilisées dans plus de 40% des bureaux de vote américains s’en est offusquée. Et il se trouve précisément que l’entreprise Diebold soit économiquement liée à la compagnie Halliburton qui a eu pour PDG de 1995 à 2000 Dick Cheney, actuel vice-président américain et figure de proue des néoconservateurs.
Professeur à l’université de New York, Mark Crispin Miller a de fréquentes apparitions dans les talk-shows pour fustiger la non fiabilité des machines de vote électroniques. Il affirme ne pas se battre pour que Barack Obama soit élu, mais pour que l’élection soit transparente. Il dénonce ce qu’il considère comme la grande manipulation qui aurait privé le candidat démocrate John Kerry de la présidence lors de la présidentielle de 2004: "Nous avons des preuves irréfutables. Des milliers de vidéos-témoignages ont été pris et postés online. Ceux qui voulaient voter pour John Kerry se trouvaient dans l’impossibilité d’appuyer sur le bouton". Il soutient également que les sociétés Diebold/Premier, ES& S, Hart InterCivic, qui fabriquent les machines électorales, "sont tenues par des républicains impliqués dans la campagne de McCain". Il termine ses fréquentes apparitions télévisées par un pressant appel aux électeurs à filmer toutes les éventuelles anomalies constatées à l’occasion de l’élection du 4 novembre, et à les rendre porter telles quelles devant l’opinion publique.
Les Etats-Unis ont, eux aussi, leurs zones d’ombres institutionnelles. Comme dans nombre de pays du tiers-monde, la grande manip y est parfois au rendez-vous des processus électoraux…
S.B.F