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L’Amérique qui passe ou qui casse
Par Soufiane BEN FARHAT
Après l’euphorie, place au réalisme. A l’heure actuelle aux Etats-Unis d’Amérique, ce réalisme doit absolument être rigoriste.
Le nouveau président américain élu Barack Obama ne le sait que trop. Son pays est confronté à sa plus grave crise économique depuis la Grande Dépression des années 1930. Il sait dès lors que la tâche qui lui incombe est titanesque. Et qu’il sera sitôt jugé à l’aune de cette pièce. De sorte que, sous peu, sa popularité en sera agréablement réconfortée ou profondément entamée.
Avant-hier, lors de sa première conférence de presse depuis son élection à la présidence, il a dit souhaiter "prendre des décisions avec un empressement réfléchi".
Et pour cause : le même jour, le département américain du Travail publiait des chiffres on ne peut plus instructifs sur l’ampleur de la crise. En octobre, le taux de chômage a atteint son niveau le plus haut depuis 14 ans. La très forte dégradation du marché du travail s’est traduite par 240.000 suppressions d’emplois.
Obama sait par ailleurs que son malheureux rival dans la présidentielle John McCain a fait les frais des effets pervers de cette crise. Tous les observateurs attentifs en conviennent: l’avantage d’Obama s’est amplifié, notamment dans les médias, à la faveur de la crise financière provoquée par la faillite de la banque Lehman Brothers le 15 septembre. Les déboires du crédit et de l’endettement des ménages, la chute vertigineuse des marchés boursiers et le pourrissement des perspectives économiques ont donné le coup de maillet à la campagne de McCain, jusque là au coude-à-coude avec Obama, qu’il avait rattrapé depuis la fin août.
Comme l’écrivent les experts Pew Research Center, "la réaction plus sûre d’Obama à la crise a constitué clairement un tournant". Le baromètre des médias en est témoin. Une étude du Pew Research Center, qui a porté sur 2.400 articles publiés dans 48 organes de presse, a décompté 57% d’articles négatifs sur McCain contre 14% de positifs, et à l’inverse 36% d’articles positifs sur Obama contre 29%.
Ajoutons-y le fait que McCain n’est guère arrivé à se débarrasser, aux yeux de l’opinion, de l’encombrant héritage de l’administration sortante. Bien pis, des personnalités républicaines de premier relief, tel Colin Powell, ancien secrétaire d’Etat lors du premier mandat de Bush, ont fait défection et se sont prononcées pour Obama.
La somme de ces effets concentriques a fait en sorte que le rattrapage effectué par McCain sur Obama, fin août, s’est volatilisé brutalement.
De son côté, Obama hérite d’un cadeau empoisonné. Selon des analystes avertis, l’économie américaine est en passe d’entrer dans une profonde récession précisément au moment même où Obama prendra possession de la Maison-Blanche le 20 janvier prochain.
On comprend depuis pourquoi Obama a souhaité que le Congrès adopte un second plan de relance aussi vite que possible pour stabiliser l’économie. Et au Congrès, justement, la majorité démocrate est acquise au nouveau président élu.
Il s’agit d’une donne de la première importance en fait. Cela tient à l’histoire spécifique des Etats-Unis d’Amérique. On a observé qu’au cours des cent dernières années, sept années seulement ont été marquées par des réformes sociales d’envergure aux USA. Il s’agit des années 1913-1914 sous Woodrow Wilson, des années 1933-1936 sous Franklin Roosvelt (le fameux New Deal) et des années 1964-1965 sous Lyndon Johnson (the Great Society, the War on Poverty, the Voting Rights and Civil Rights Act).
Ces trois présidents américains avaient ceci de commun, en plus de leur forte combativité et leur esprit déterminé, qu’ils faisaient face à une grave crise et qu’ils disposaient d’une très forte majorité au Congrès.
Majorité ou pas, la situation actuelle n’est guère reluisante, en dépit de l’éclatant triomphe de Barack Obama. La crise est profonde, structurelle, ouverte sur les pires issues possibles.
L’historien britannique Niall Ferguson s’interrogeait il y a peu: "Pourquoi le reste du monde prendrait-il encore au sérieux le modèle capitaliste américain après cette débâcle ? me demandait récemment un grand journaliste britannique". Cette crise, affirmait-il, est à l’économie ce que la guerre en Irak a été à la politique étrangère américaine : un coup fatal porté à la crédibilité des prétentions américaines à vouloir dominer la planète.
Aujourd’hui, Obama se retrouve à la croisée des chemins d’une Amérique qui passe ou qui casse. Etrange dialectique contradictoire du renouveau ou du déclin…
S.B.F.
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