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Irak
Simple accalmie entre deux feux ?
Par Soufiane Ben Farhat
Un faisceau d’indices plaiderait à première vue en faveur d’une stabilisation progressive de l’Irak à moyen terme. Bien que toujours endémique, l’intensité de la violence y a baissé. Par ailleurs, le gouvernement irakien a approuvé en début de semaine l'accord de retrait des troupes américaines d'ici fin 2011. Des zones d’ombre demeurent toutefois. Tout dépendra de la manière dont les Irakiens, toutes confessions et sensibilités politiques confondues, négocieront les échéances cruciales prévues en 2009. Et puis il y a toutes les haines et rancœurs allumées et accumulées au fil de l’occupation américaine.
Vendredi 14 novembre, le représentant de l'ONU en Irak, Staffan de Mistura a rendu compte de la situation au Conseil de sécurité de l’ONU. Le Conseil devra décider avant la fin de l'année de mettre fin ou non au mandat de la Force multinationale sous commandement américain, qui expire fin 2008. Ce mandat avait été renouvelé pour un an en décembre 2007 à la demande de Bagdad "pour la dernière fois". Le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, avait affirmé alors la ferme détermination de son gouvernement d'assumer pleinement le maintien de la sécurité dans le pays.
Mais ne nous y trompons pas outre mesure. Le terme "coalition" est on ne peut plus impropre en l’occurrence. Et pour cause : sur les 150.000 soldats de la "coalition" déployés en Irak, pas moins de 144.000 (soit 96%) sont des militaires américains et quelques 4.000 des soldats britanniques. Les effectifs américano-britanniques s’y élèvent ainsi à 99% du total.
Selon son site, la Force multinationale en Irak comptait encore 22 pays en juillet, contre une cinquantaine il y a quelques années. Le chiffre est tombé depuis, se réduisant à une quinzaine de pays, dont les "contingents" ne dépassent guère les quelques dizaines d'hommes.
Après le départ d'Irak des forces géorgiennes et japonaises, la fin de la mission polonaise a marqué, à la mi-octobre, une nouvelle diminution de la coalition internationale constituée en 2003 par les Etats-Unis. Un haut responsable américain avait même reconnu sous couvert de l'anonymat que la coalition en Irak ne compterait plus qu'une "poignée" de pays d'ici la fin de l'année.
Il est utile de rappeler que les Américains, flanqués des Britanniques, avaient pris l’initiative d’envahir l’Irak en mars 2003. Unilatéralement et en dépit de l’opposition internationale. Le régime de Saddam Hussein avait été renversé et les occupants ont feint de rechercher en Irak des armes de destruction massive qui n'ont jamais été trouvées. Ils ont feint de les rechercher parce qu’ils savaient qu’elles n’ont jamais existé en fait, hormis dans les discours des responsables américains et les rapports prétendument alarmistes des services secrets israéliens, américains et britanniques.
Le Conseil de sécurité n’est intervenu que bien plus tard, à la faveur du fait accompli. Dans sa résolution 1546 datant de juin 2004, plus d’une année après l’occupation, il avait donné mandat à Force multinationale sous commandement américain d'assurer la sécurité en Irak.
Une année 2009 cruciale
Vendredi dernier, s’exprimant devant ce même conseil de sécurité, Le représentant de l'ONU en Irak a affirmé que la situation dans le pays était en nette amélioration. Il s’est cependant empressé de mettre en garde contre tout excès de confiance. Loin de prétendre jouer les trouble-fête, il invoque des motifs factuels à même de tempérer les élans d’optimisme excessifs. Il s’agit de l'approche d'une année 2009 cruciale.
"L'Irak va entrer dans les mois qui viennent dans une période critique…Le risque d'un regain de violence demeure à l'approche des élections de janvier 2009" a prévenu le représentant de l’Onu Staffan de Mistura.
Devant débuter le 31 janvier, les élections provinciales ouvriront le bal. Fin mars, une commission parlementaire formulera des recommandations sur les arrangements spéciaux pour une consultation sur le futur statut de la ville fort disputée de Kirkouk. Cette consultation devrait se tenir en juillet, sauf imprévu. Après, ce sera au tour des élections législatives prévues pour la fin 2009.
"L'assistance électorale est au centre des activités actuelles de la Mission d'assistance de l'ONU en Irak, a précisé M. de Mistura; le gouvernement irakien doit être félicité pour les progrès accomplis, mais il va maintenant devoir fournir des services, des garanties de sécurité, des conditions propices à la tenue d'élections libres et équitables et résoudre les tensions entre les différentes communautés".
Deux jours après cette déposition devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le bras de fer américano-irakien sur le calendrier et les modalités de retrait des troupes US a connu un dénouement négocié. Dimanche 16 novembre, le gouvernement irakien a approuvé l'accord de sécurité avec les Etats-Unis. Un accord qui prévoit le retrait total des troupes américaines d'Irak d'ici fin 2011. Il a été adopté par 27 des 38 membres du Conseil du gouvernement dont ministres 10 étaient absents.
"Tous les groupes politiques ont eu une attitude positive. Ils ont considéré l'accord comme le meilleur possible car il organise la présence des forces américaines et garantit leur retrait total", a affirmé le porte-parole du gouvernement Ali al-Dabbagh.
L’accord stipule un cadre juridique à la présence des soldats américains à l'expiration, le 31 décembre, du mandat de l'ONU. Le texte de 31 articles a été transmis au Parlement, qui le votera le 24 novembre. Après son adoption, ce texte devra être également entériné par la présidence collective, le Conseil présidentiel. Puis le premier ministre al-Maliki y apposera sa signature à côté de celle du président américain George W. Bush.
A Washington, un porte-parole de la Maison Blanche a, dans un communiqué, qualifié cette approbation d'"étape importante et positive".
Ainsi, tout baignerait dans l’huile et toutes les parties vogueraient visiblement sur un nuage rose. Et le nouveau président américain élu Barack Obama devrait assurer la concrétisation de cet accord. Ce qui tombe bien pour lui qui, durant sa campagne électorale, a promis un retrait de l'ensemble des unités de combats américaines en Irak d'ici la mi-2010.
La fragilité demeure
Cela n’a pas empêché le Premier ministre irakien Nouri al-Maliki de s’attarder devant le gouvernement sur "les avancées et les points sur lesquels il n'a pas été possible d'obtenir ce que l'Irak souhaitait" à en croire le ministre irakien des Sciences et Technologie Raëd Jahed Fahmi. "Ce n'est pas l'accord idéal mais c'est le meilleur comparé aux autres alternatives. Un long chemin a été parcouru depuis le premier texte qui était inacceptable".
Ainsi devra se clore un sinueux chapitre de négociations initiées depuis près d’un an. L’accord prévoit le départ des 150.000 soldats américains, répartis sur plus de 400 bases. Le retrait des forces américaines des villes est prévu avant fin juin 2009 tandis que leur retrait total d'Irak interviendra fin 2011.
La question fort controversée de l'immunité accordée aux soldats américains en Irak n’a pas été tranchée. Un comité conjoint déterminera si un militaire américain coupable de crime est éventuellement passible des tribunaux irakiens. L'Irak aura aussi le droit de fouiller les expéditions de matériel américain tandis que les dossiers des 16.400 Irakiens détenus par l'armée américaine seront transférés à Bagdad.
Un accord mi-figue mi-raisin sous certains aspects. Côté irakien s’entend. Toutefois, le Premier ministre Nouri al-maliki a particulièrement sollicité et obtenu l'aval des ministres des trois grandes communautés irakiennes, chiite, sunnite et kurde.
Mais si le Grand ayatollah Ali Sistani, plus haute autorité religieuse chiite d'Irak, avait donné implicitement son feu vert au texte, il n’en est pas de même pour Moqtada Sadr, autre dirigeant chiite. Le mouvement du chef radical chiite a réaffirmé dimanche 16 novembre sa forte opposition à l’accord: "Nous sommes surpris et étonnés par ce vote qui est une sujétion à l'occupation", a déclaré un des responsables, non sans ajouter qu'"une grande manifestation" aurait lieu.
Le même jour, une autre dissidence s‘est faite entendre. Les armes ont encore parlé. Pas moins de quinze personnes, dont sept policiers, ont été tuées dans un attentat suicide à 100 km au nord-est de Bagdad, dans la province de Diyala. Deux miliciens progouvernementaux et une troisième personne ont aussi été tués par une bombe près d'un point de contrôle à Bagdad.
On comprend dès lors la portée des propos du représentant de l'ONU en Irak, Staffan de Mistura devant le Conseil de sécurité. Pour maints observateurs, et bien que l’Irak ait déjà touché le fond, le pire est encore à craindre. Allumé par l’occupation américaine, le feu des dissensions intercommunautaires et interconfessionnelles y rougeoie toujours sous la braise. Le potentiel de haines et de rancœurs communautaires et confessionnelles ne se dissipera pas de sitôt. Et les mouvances et constellations fondamentalistes et extrémistes ne semblent pas avoir dit leur dernier mot en Irak. Si elles font peu parler d’elles depuis quelques mois, cela ne signifie guère qu’elles ont été laminées ou qu’elles n’existent plus. L’histoire récente et lointaine de l’Irak même en témoigne.
En somme, une fois le gros des forces américaines parties, la bataille pourrait bien prendre une autre tournure. Et bien qu’ayant rentré les troupes au bercail et plié bagages, l’Amérique s’en ressentira…
S.B.F
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