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[01/12/2008 11:02]
Afghanistan-Baïonnettes et mains tendues

Afghanistan

 

Baïonnettes et mains tendues

 

Par Soufiane Ben Farhat

 

Qu’est- ce qui primera à moyen terme en Afghanistan ? La carotte ou le bâton ? Sanglant bourbier oblige, les Américains pencheraient pour une subtile combinaison de ces deux ingrédients. Ce qui ne fait guère l’unanimité au sein de leurs alliés, y compris le pouvoir proaméricain du président Hamid Karzaï qui tend la main au plus irréductible des talibans, le mollah Omar…

Il y a une semaine, une rencontre stratégique a eu lieu au Canada. Les ministres de la Défense des pays qui déploient des troupes en Afghanistan se sont réunis pendant deux jours dans le village de Cornwallis, en Nouvelle-Ecosse. Ils devaient discuter des détails du plan américain de renforcement des troupes engagées en Afghanistan. Peter Gordon MacKay, ministre canadien de la Défense, a tenu des réunions de travail informelles avec ses collègues des pays qui font partie du Commandement régional Sud de la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) en Afghanistan. Des représentants des États-Unis, du Royaume-Uni, des Pays-Bas, de la Roumanie, de l’Estonie, du Danemark et de l’Australie, y ont participé. . Les forces de ces pays représentent à elles seules 90% des 18.000 soldats de l'Otan engagés dans le Sud afghan.

Selon MacKay, les ministres espéraient surtout obtenir des précisions du secrétaire américain la Défense, Robert Gates, sur l'échéancier et l'ampleur des renforts que comptent déployer les Etats-Unis en Afghanistan.

Et pour cause : le nouveau président américain élu Barack Obama a déclaré que son pays commencerait le 20 janvier à retirer des troupes d'Irak pour les redéployer en Afghanistan. Lors de sa campagne électorale, il a promis d'envoyer jusqu'à trois brigades supplémentaires en Afghanistan, soit quelque 12.000 hommes qui viendraient s'ajouter aux 4.000 soldats déjà promis par l'administration Bush.

Des renforts qui tombent à point nommé pour les forces étrangères engagées en Afghanistan. La récente amplification de l'insurrection talibane inquiète sérieusement les troupes internationales déployées dans le pays.

D’autres questions en rapport ont été au menu des pourparlers de la Nouvelle-Ecosse. Telles que le pouvoir et l’armée afghans, la lutte antidrogue et les zones tribales du Pakistan, sanctuaire et bases arrière des insurgés talibans.

Le lendemain même de cette rencontre stratégique, samedi 22 novembre, Obama et Karzaï se sont entretenus par téléphone pour la première fois, plus de deux semaines après l'élection américaine.

Obama a assuré au président afghan Hamid Karzaï que la lutte contre le terrorisme en Afghanistan et dans la région (comprendre au Pakistan) serait une de ses premières priorités lorsqu'il sera en fonction. Les Etats-Unis disposent déjà de 32.000 soldats en Afghanistan, dont 3.500 hommes dans le Sud. Un chiffre appelé de surcroît à augmenter de plusieurs milliers dans les prochains mois. Les commandants américains réclament en effet l'envoi de plus de 10.000 hommes de plus dans la seule région du Sud.

La lutte contre le terrorisme et l'insurrection "en Afghanistan, dans la région et dans le monde est une priorité majeure", a déclaré Obama lors de cette conversation.

Une manière de conforter le pouvoir afghan en somme. Celui-ci soutient depuis longtemps que les Etats-Unis doivent s'attaquer avant tout à ce qu'il appelle les bases du terrorisme au Pakistan. Il accuse notamment les services de renseignement pakistanais de soutenir les talibans dans la préparation d'attentats à la bombe et d'attaques en Afghanistan. Allié stratégique des Américains dans la guerre antiterroriste, le Pakistan nie catégoriquement ces affirmations.

 

Doigts accusateurs

Obama semble quant à lui privilégier plutôt les allégations afghanes. A maintes reprises, il a pointé d’un doigt accusateur le manque d’efforts, l’incurie ou le laxisme complice du Pakistan dans la recherche des islamistes armés sur son territoire. Durant sa campagne électorale, il a repris cette accusation comme un leitmotiv. A l’en croire, le vrai front de la lutte antiterroriste n’est guère l’Irak mais bien plutôt l’Afghanistan et, dans son sillage, le Pakistan. Il a même affirmé que "si le Pakistan ne peut pas ou ne veut pas agir, nous viserons des cibles terroristes de haut niveau, comme Ben Laden, si nous les avons en ligne de mire".

D’une certaine manière, dans sa conversation téléphonique avec Karzaï, Obama a tracé le profil militaire de son administration à court et moyen termes en Afghanistan. Il a corroboré implicitement les propos tenus la veille par le secrétaire américain à la Défense Robert Gates. Ce dernier a en fait souhaité que les renforts décidés pour l'Afghanistan soient en place avant l'élection présidentielle afghane de l'automne 2009.

"Nous déploierons une brigade de combat supplémentaire en janvier", a dit Gates à l'issue de discussions avec ses homologues canadien, britannique, danois, néerlandais, australien, estonien et roumain.

Les considérations politiques électoralistes en Afghanistan ne semblent guère étrangères à cet empressement. "Nous sommes tous d'accord sur le fait que l'un des objectifs les plus importants pour nous, peut-être le plus important, c'est le succès du scrutin en Afghanistan en 2009", a précisé Robert Gates.

Etrangement, le secrétaire américain à la Défense a mis en pièces les appréciations pessimistes de la situation militaire en Afghanistan : "Dire que la situation est incontrôlable en Afghanistan, ou que nous courrons à la catastrophe est, à mon avis, bien trop pessimiste", a-t-il ainsi affirmé.

Pourtant, il n’y est pas allé du dos de la cuillère concernant les alliés de l’Otan. Il a en effet a incité les alliés des Etats-Unis au sein de l'Otan à réorienter leur stratégie militaire en Afghanistan. Comme l’a affirmé le ministre canadien de la Défense, l'administration Obama doit désormais se tourner pour les renforts davantage vers d'autres pays membres de l'Otan que vers les sept participants à la réunion de Cornwallis : "La réalité, c'est que le président élu Obama devrait frapper d'abord à d'autres portes dans l'Otan", a-t-il dit.

Pour Robert Gates, seul cet engagement serait à même de mieux contrer l'influence croissante des talibans dans le sud de l'Afghanistan, grande région productrice d'opium. A l’en croire, les forces de l'Otan gagneraient à renoncer à leur tactique actuelle consistant à combattre les talibans province par province, au profit d'une structure de commandement régionale. Il faut savoir que les cinq provinces du Commandement régional-Sud, ou RC-Sud, de l'Otan, englobent l'un des principaux fronts de la guerre d'Afghanistan.

En somme, si Obama accuse le Pakistan, Gates accuse volontiers l’Otan. Au grand bonheur des talibans dont l’aire d’influence s’étend quant à elle sur plusieurs frontières.

 

L’Eternité en guerre

Et puis il y a le facteur temps. Les talibans savent pertinemment que plus le conflit s’enlise et traîne en longueur, plus cela joue en leur faveur. L’histoire de l’Afghanistan en atteste. En 1986, Roy Olivier a publié un livre au titre fort éloquent "Afghanistan, l’Eternité en guerre".

Les talibans jouent l’enlisement comme l’ont fait leurs arrière-grands-parents avec le corps expéditionnaire britannique au XIXème siècle et comme l’ont fait leurs aînés et eux-mêmes avec les troupes soviétiques dans les années 1980. "Les insurgés n’ont pas besoin de vaincre, il leur suffit de ne pas perdre" résume un conseiller politique militaire de l’Otan (cité par Le Monde du 21 décembre 2007).

Une attitude qui n’est pas si exclusivement négativiste si l’on en juge par les résultats. Comme l’action égale la réaction, les talibans manient eux aussi à leur guise la carotte et le bâton.

En tout état de cause, des pourparlers sont engagés, depuis peu avec les talibans. Selon l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, qui cite des sources gouvernementales à Kaboul, l'Arabie Saoudite aurait même proposé l'asile politique au leader taliban le mollah Omar, qui vit dans la clandestinité depuis la chute des talibans en Afghanistan il y a près de sept ans. Il se cacherait dans les montagnes à la frontière de l’Afghanistan et du Pakistan.

Cette proposition serait même appuyée par le Président américain George W. Bush et son homologue afghan Hamid Karzaï.

Peu avant cette révélation, un commandant taliban a rejeté la proposition de Karzaï de garantir le libre passage des chefs insurgés qui souhaiteraient parler de paix. Au retour d’une visite en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, le président afghan avait déclaré qu’il garantirait la sécurité du mollah Omar si celui-ci était disposé à négocier.

Au fur et à mesure de l’intensification de l’insurrection talibane de ces derniers mois, les autorités afghanes et leurs alliés envisagent de plus en plus ouvertement, dans un premier temps, la possibilité de négocier avec les éléments dits les plus modérés du mouvement taliban. Cela embrasse visiblement même les éléments et dirigeants les plus irréductibles, tel le mollah Omar.

"Si j'apprends que le mollah Omar est prêt à venir en Afghanistan et à négocier la paix, moi, en tant que président de l'Afghanistan, je lui assurerai toute la protection possible", a dit le chef de l'Etat afghan. "Et si je dis que la protection du mollah Omar doit être garantie, la communauté internationale, si elle n'est pas d'accord, n'a que deux choix à faire - me chasser de mon poste ou me laisser partir", a-t-il surenchéri.

Il faut savoir que les Etats-Unis ont mis à prix, pour 10 millions de dollars, la tête du mollah Omar.

Par ailleurs, des responsables afghans et d’anciens représentants des talibans se sont entretenus en septembre en Arabie Saoudite sur l’issue de crise négociée du conflit afghan. S’il ne s’agissait pas de pourparlers de paix formels, ce n’en est pas moins un début de recherche d’une solution négociée. Une deuxième série de discussions serait d’ailleurs en préparation.

En somme, en Afghanistan, si la baïonnette est toujours à l’ordre du jour, elle n’exclut pas pour autant les mains tendues de part et d’autre d’un sanglant clivage…

S.B.F





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