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300 tués dans des affrontements au Nigéria
Sanglants tropiques
Par Soufiane Ben Farhat
Le calme précaire semble revenu à Jos dans le centre du Nigeria. Les affrontements qui y ont opposé deux jours durant musulmans et chrétiens se sont soldés par plus de 300 morts.
Les confrontations sont intervenues vendredi 28 novembre, après une élection contestée.
Il s’agit de la pire explosion de violence au Nigeria depuis 2004. A l’époque, les affrontements entre chrétiens et musulmans, dans ce même Etat central de Plateau, s’étaient soldés par 700 morts. En septembre 2001, des émeutes semblables y avaient fait plus d'un millier de tués.
La ville de Jos, capitale de l'Etat de Plateau, a une longue histoire de violences intercommunautaires. L'organisation du moindre scrutin y est à hauts risques et périls. La ville se situe dans la ceinture centrale nigériane. L’horreur y a pris ses quartiers et se manifeste par intermittence. C’est un lieu de face-à-face, dans le télescopage, des centaines de groupes ethniques. L’étroite bande fertile séparant le nord musulman du sud majoritairement chrétien et animiste fait l’objet de toutes les convoitises.
Comme au Darfour, l’éternelle querelle pour la terre entre agriculteurs et pasteurs s’y vérifie tragiquement. Les membres de l'ethnie haoussa, musulmans et traditionnellement pasteurs, y sont aux prises avec des chrétiens d'autres groupes ethniques.
Cette fois, le prétexte qui a mis le feu aux poudres a été la première élection municipale organisée à Jos depuis plus de dix ans. Des rumeurs plus ou moins fondées de fraude ont circulé. Les partisans des deux principaux partis politiques de la région s’y sont affrontés. Sollicitées, appelées à la rescousse, des foules saignées à blanc et les nerfs à fleurs de peau s’en sont prises aux responsables électoraux incapables de rendre publics les résultats.
Dans la nuit de jeudi à vendredi, les violences ont investi la ville. Des mosquées et des églises ont été incendiées. Le rouleau compresseur infernal s’est mis en place. Il aura fallu l’intervention le lendemain de l'armée, qui a reçu l’ordre de tirer à vue sur les émeutiers, pour arrêter la boucherie.
Encore une fois, la terrible folie meurtrière investit le Nigéria. Un pays où plus de 10.000 personnes sont déjà mortes dans des violences ethnico-religieuses depuis 1999 et le retour au pouvoir des civils à l’issue des années de plomb de la dictature militaire.
Les sanguinolentes rivalités ethniques et religieuses y suppléent les antagonismes économiques. Pour des centaines de milliers de populations végétant au ras du sol, la lutte pour la survie revêt par moments un caractère affreusement meurtrier.
Les paysanneries et multitudes tribales africaines n’en finissent pas d’être aux abois. Leurs existences sont suspendues à un rien, aux aléas d’une précarité latente dont les ressorts se situent ailleurs. A l’heure de la mondialisation de la crise, elles sont les premières à ressentir les contrecoups pervers de leur état désespérant de laissés-pour-compte.
Il ne faut guère s’y tromper : les terribles massacres de Jos préfigurent d’autres catastrophes et hécatombes. Au fur et à mesure de l’échec de la communauté internationale à réguler les flux de développement et de partage des richesses à l’échelle du monde, des situations analogues, sinon pires, sont à craindre.
Il y a quelques jours, on a célébré le centenaire de l’anthropologue français Claude Lévi-Strauss. Un de ses fameux livres publié en 1955 était précisément intitulé Tristes tropiques. Aujourd’hui, il y a lieu de parler de sanglants tropiques. En Afrique notamment, l’expression trouve sa pleine signification.
Pourtant, ce n’est guère une fatalité. Souvenons-nous, en septembre 2000, les dirigeants du monde entier se sont réunis au Sommet du Millénaire à New York. Ils avaient adopté une série d’objectifs visant à réaliser des progrès tangibles dans la réduction de la pauvreté et l’amélioration des conditions de vie dans le monde à l’horizon 2015. Ils avaient souligné les besoins particuliers de l’Afrique, le continent le plus pauvre de la planète, qui a pris du retard dans la quasi-totalité des indicateurs de développement.
Aujourd’hui, plus qu’à mi-parcours des fameux Objectifs du Millénaire, l’Afrique semble loin d’atteindre ne fut-ce que le recul de moitié de la pauvreté. Elle a plutôt davantage régressé en la matière. Cela génère de nouveaux types de conflits pour la survie, de nouvelles grimaces de l’horreur.
Le constat affligeant s’impose, loin de toute sinistrose.
S.B.F
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